Textiles professionnels : réemploi et recyclage stratégiques

La catégorie des vêtements professionnels n’est pas intégrée dans la filière REP TLC. Et pourtant, ce secteur a tout pour promouvoir l’économie circulaire. Il produit d’importants tonnages de textiles, souvent de très bonne qualité et à forte valeur ajoutée. Plusieurs acteurs comme Cepovett, Renaissance Textiles ou Otego s’investissent dans la seconde vie, le recyclage de la fibre et la traçabilité pour transformer leur modèle économique.

Le groupe Cepovett, fabricant de tenues professionnelles (10 millions de pièces par an), via ses marques Lafont, Cepovett, Safety et Oxbridge, se construit un nom dans le réemploi. Depuis presqu’un an, sur sa plateforme logistique de Saint-Quentin (Ain) de 8500 m², le Français expérimente la remise en état et la revente de vêtements d’occasion. Premier partenaire client sur ce segment, Air France achète chaque année entre 150 000 et 200 000 pièces à Cepovett pour habiller ses quelques 40 000 collaborateurs, tous corps de métiers confondus (personnel naviguant, agents terrestres etc.). Grâce à la proximité du siège de la compagnie aérienne à Roissy et la plateforme de Cepovett, les premières opérations de logistique inversée ont été rapidement et facilement menées. Air France dispose d’une boutique de vêtements professionnels à Roissy où travaillent également des salariés de Cepovett.

« Lorsque le personnel change de grade ou de métier, il est désormais invité à ramener sur place ses manteaux, ses vestes, ses pantalons ou ses robes » explique Marc Jacouton, directeur du développement durable – RSE et relations extérieures chez Cepovett. L’entreprise se charge alors de récupérer ces tenues et les envoie sur sa plateforme logistique. Une ligne de tri de 400 m² y accueille tous les vêtements professionnels de ses clients. Des retouches comme le changement d’insignes ou des réparations y sont réalisées, mais aussi un tri en vue d’une valorisation. Si hier, la plupart du gisement hors d’usage était incinéré, Cepovett privilégie aujourd’hui à prolonger la durée d’usage du vêtement, des pièces lourdes en particulier, souvent en parfait état. « Que ce soit pour Air France ou d’autres secteurs dans le retail, les vêtements sont parfois utilisés quelques semaines voire quelques heures. L’idée est de permettre à nos clients de racheter des tenues de seconde main, moins chères et tout aussi qualitatives que du neuf », insiste Marc Jacouton.

Vêtements de la gamme Encore

 

Avec Air France, Cepovett a donc lancé une nouvelle gamme de tenues baptisées Encore. Les vêtements des personnes en fin de contrat sont désormais récupérés, triés, nettoyés et éventuellement retouchés, pour alimenter le stock. Sans toutefois cannibaliser les ventes de vêtements neufs, ce nouveau service – clé en main – permet de récupérer les tenues de travail et uniformes très peu portés, notamment par des intérimaires ou CDD. Selon les estimations, le taux de réemploi pourrait facilement atteindre 15 %. Tout l’enjeu porte aujourd’hui sur la collecte. C’est pourquoi, le fabricant s’appuie sur sa BoxTextile, service de collecte digitalisé lancé en 2015. Il permet d’expédier sur toute la France un colis tracé avec ses vêtements usagés en apposant dessus une étiquette prépayée, récupérée sur le site Internet. Une rétribution en points cadeaux est également proposée pour récompenser les salariés engagés dans le geste de tri. « Pour des raisons économiques, nous privilégions nos clients grands comptes sur le réemploi. Nous ciblons les gisements importants facilitant l’allongement de la durée de vie des vêtements » insiste Marc Jacouton qui voit cette démarche, comme la première solution circulaire, avant d’envisager toute forme de recyclage. « Nous avons la chance d’avoir en main des textiles faits pour durer, de très haute qualité et à forte valeur ajoutée. Mettons en avant ces caractéristiques pour développer l’éco-conception, créer des pièces plus faciles à démonter et à réparer, comme les vestes multi-couches amovibles ».

Certaines mesures réglementaires sont très attendues pour favoriser ce développement. La commande publique, incitée par la loi AGEC (article 58) à se tourner vers plus de réemploi et de produits recyclés, est une aubaine pour les fabricants de vêtements professionnels. Parmi les collectivités déjà engagées dans cette démarche, la ville de Paris qui emploie 10 000 agents fait appel à Cepovett pour ses pièces textiles en coton bio équitable ou en matière recyclée. Le passage aux tenues d’occasion ne serait qu’une question de temps. En 2024, l’entreprise souhaite accélérer le changement de modèle de production et de consommation et embarquer l’ensemble de ses grands comptes clients. Confortée par le succès rencontré au sein de ses nouveaux services intégrés, la PME lyonnaise ne veut pas s’arrêter en si bon chemin. D’ici deux ans, la transformation de son modèle économique pourrait franchir les frontières avec un projet similaire sur sa plateforme britannique.

La collecte est un enjeu à court terme

 

Les blanchisseries professionnelles sont un filon à ne surtout pas négliger. C’est ainsi que Renaissance Textile souhaite récupérer de la matière noble et propre issus des vêtements professionnels du secteur de la santé et de la restauration. En 2021, trois PME du tissage et de la confection (TDV Industries, Tissages de Charlieu, Mulliez-Flory) ont décidé de mettre leurs investissements en commun : 25 millions d’euros pour lancer une usine de recyclage. Ce projet s’est concrétisé en 2022 avec Renaissance Textile dont le site de traitement se trouve à Laval en Mayenne. Il emploie actuellement une dizaine de personnes avec une part de salariés en insertion dans une entreprise adaptée. A terme, ce seront 110 postes créés. L’idée de départ était de relocaliser la production textile en France et d’acquérir une forme d’indépendance vis-à-vis des matières premières. Une première ligne a démarré il y a un an, alternant entre phase de traitement et de R&D. Principalement concentré sur le recyclage des blouses et tuniques blanches en coton/polyester, l’outil peut effilocher la matière tout en enlevant les points durs. Ce gisement a comme principal avantage d’être homogène et tracé. Au total, trois lignes de recyclage devraient voir le jour à moyen terme, d’une capacité chacune de 4000 t/an.

La première ligne de recyclage chez Renaissance Textile

La montée en puissance est programmée avec une seconde ligne en 2025 pour traiter cette fois-ci les vêtements professionnels de couleurs. Ceci afin d’éviter le lavage des textiles blancs. L’installation pourrait également accueillir certains flux de textiles issus du prêt-à-porter. Mais ce développement demande avant tout des travaux de recherche et surtout une organisation en amont pour assurer la collecte et convaincre les professionnels comme les blanchisseries de ne pas jeter leurs vêtements à la poubelle. Pour lancer son activité, Renaissance Textile reprend gratuitement les vêtements mais demande au fournisseur de prendre en charge le transport. Ce qui en général est plus facile et même pourrait faire l’objet d’une mutualisation au sein de la fédération des blanchisseries professionnelles. Renaissance Textile se donne un an pour cadrer cette collecte et sensibiliser les détenteurs de vêtements usagés. L’autre enjeu plus technique cette fois, concerne la séparation automatisée des points durs sur le vêtement, la reconnaissance des composants et des couleurs. Ces travaux sont toujours en cours avec d’autres partenaires industriels comme l’équipementier Laroche. Lorsque ces obstacles seront surmontés, à plus long terme, alors un élargissement au traitement du prêt-à-porter serait envisageable. Mais la complexité, la variété des composants textiles et l’omniprésence de points durs ne rendent pas la tâche facile pour le moment, souligne la direction de l’entreprise.

Une seconde ligne en 2025

Aujourd’hui la fibre blanche et dépoussiérée obtenue est envoyée chez des filateurs qui la testent en la mélangeant avec d’autres fils vierges. Le fil produit pourra être utilisé à la fabrication de nouvelles tenues professionnelles. Cela va dans le sens de l’histoire et de la législation, alors que la commande publique doit privilégier dans ses appels d’offres, l’achat de 20 % de produits textiles intégrant du réemploi ou de la fibre recyclée. A moyen terme, une troisième ligne de traitement sera consacrée au recyclage des vêtements techniques, ignifugés par exemple, provenant de l’armée, ou de la police. La demande de ces corps de métiers est croissante, selon TDV Industries, fabricant de tenues techniques. Bien avant cela, Renaissance Textile entend poursuivre ses travaux pour optimiser le traitement des vêtements de couleurs et composés de différentes matières. De la même façon, il s’agit d’un travail collectif avec toute la chaîne de valeur. Un ajustement technologique est mené en parallèle chez les filateurs, le tisseurs et les confectionneurs. Des tests sont en cours par exemple sur le taux de fil recyclé incorporé selon l’usage et la qualité recherchée. Si le projet a prévu dès le départ le recyclage de vêtements post-consommation grand public, des efforts sur l’éco-conception et la traçabilité seront nécessaires avant de franchir le cap. Pour y parvenir, les trois fondateurs de Renaissance Textile jouent la carte de l’ouverture et de la transparence. Cela pourrait se traduire par une gouvernance élargie à d’autres investisseurs du textile, prêts à partager leur expertise pour améliorer la recyclabilité de leurs produits.

Otego porteur de nouveaux modèles

 

Partenaires de la Chaire Economie circulaire de l’Itech*

Basée à Lyon, l’entreprise Otego fabrique des textiles techniques et composites souples utilisés pour la confection d’équipements industriels de protection thermique, d’anti-adhérence et de résistance à l’abrasion. En raison de ses applications principalement dans l’industrie lourde, 50 % de son activité s’adresse à des pays hors Europe. Cet automne, l’entreprise a intégré la Chaire « Économie Circulaire Industrielle » portée par l’école d’ingénieurs Itech. Elle est associée à d’autres entreprises comme la SNCF, la Fipec (Fédération des Industries des Peintures, Encres, Couleurs, Colles et adhésifs, préservation du bois), le groupe Blanchon (fabricant de peintures et vernis), Chanel (pour l’activité de bagagerie) et Emball’iso (fabricant de matériaux isolants pour le transport de produits sensibles tels que les médicaments). En droite ligne avec sa politique environnementale (certifiée Iso 9001 – 2015, médaille d’or RSE EcoVadis en 2021), Otego a réalisé un bilan carbone scop 3 en 2019.

En interne, l’entreprise travaille sur l’éco-conception de ses matériaux et process ainsi que sur la durée de vie des produits via une maintenance optimisée. « La Chaire de l’Itech mettra en œuvre une démarche collective autour de l’économie circulaire et de la production industrielle, souligne Thierry Mosa, président d’Otego. Ce projet s’inscrit dans notre politique de durabilité et vise à développer des solutions technologiques éco-responsables bénéfiques à toute l’industrie ». L’objectif des partenaires de cette chaire est de développer de nouveaux business models. Jusqu’en février 2024, plusieurs groupes de travail seront lancés sur la gestion des matériaux, la traçabilité (avec un focus sur les liquides), la reverse logistics, le réemploi et durabilité, l’analyse de cycle de vie et la normalisation. Cette chaire impliquera les enseignants chercheurs de l’Itech qui piloteront les groupes de travail, ainsi que les étudiants engagés dans des travaux plus confidentiels. Chaque entreprise fondatrice finance l’organisation de la chaire à hauteur de 25 000 euros par an. Des industriels extérieurs pourront participer aux groupes de travail, moyennant une contribution de 5000 euros.

*Les partenaires de la Chaire (de gauche à droite) : Pierre Casoli, président  Emball’ISO, Michel Lopez Délégué de la Chaire ECI ITECH, Anne Guerrero, Directrice de la délégation à la transition écologique, Groupe SNCF, Jérôme Marcilloux, Directeur de ITECH, Thierry MOSA, Président Otego, Jacques CHATENET, Responsable du développement  Blanchon, Jean Michel BUF, Président du CNEC (Conseil National de l’EC)

Crédits : pixabay, Cepovett, Robin Inizan pour Lucas Pavy Prod (Renaissance Textile), Itech

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