Le retour de béton frais est aussi tabou en France qu’il représente encore des milliers de mètres cube générés chaque année. Une perte financière significative pour les entreprises du BTP qui ne savent pas toujours quelle quantité elles gaspillent. Le retour en centrale est la solution la plus fréquente. Mais la production de boues qui en résulte est onéreuse et non écologique. La société Cembox propose une alternative : une benne qui permet de durcir ce béton en vue de le recycler. Après les centrales à béton, Cembox souhaite convaincre les entreprises du BTP.
Un camion équipé d’une benne Ampliroll. De l’extérieur, rien d’extraordinaire. Pourtant, le béton récupéré dans les bennes Cembox est transformé en bloc de 12 à 25 tonnes en vue d’être envoyé sur une plateforme de recyclage pour y être concassé et réutilisé. Conçues par Daniel Lebréquier, fondateur de la société Cembox, ces bennes ont été lancées il y a sept ans. Faisant l’objet de quatre brevets et de droits de licence, le caisson transportable et inclinable est posé au sol pour y recevoir les excédents de béton avant la prise du ciment. Lorsque la benne Cembox est remplie et son contenu durci, un camion équipé d’une potence de levage le charge, le transporte et le vide sur un site de recyclage. Le décolmatage du bloc de béton durci est assuré par un système mécanique dans un coin et à l’avant de la benne qui ne nécessite aucune intervention humaine particulière.

« Les déchets de béton frais, on en parle aujourd’hui un peu plus, même si dans le monde du BTP, ce problème est longtemps resté tabou », explique Daniel Lebréquier, ancien exploitant de centrales à béton dans l’Ouest de la France. « Il y a 35 ans, il y avait peu de retour de béton frais à la centrale. Les chantiers utilisaient toute la matière première. La situation a ensuite évolué avec des retours systématiques de béton frais prêt à l’emploi mais non utilisé, parfois entre 15 et 18 000 m³ par an, sur les 25 centrales à béton que je dirigeais. A l’époque, on avait le droit de réutiliser ce béton frais dans la fabrication de nouveaux bétons. Pour les centrales, c’était tout bénéfice. Pour l’entreprise, c’était toutefois une perte économique significative et un gaspillage de matière, bien souvent non pris en compte » explique Daniel Lebréquier.
La carrière, principal exutoire
Depuis dix ans, le secteur est confronté à un nouveau contexte réglementaire. La norme BPE NF EN 206-1 a rendu le réemploi de béton frais plus contraignant depuis 2012. Cela signifie ainsi que la durée de vie entre la première et la seconde utilisation de ce béton ne doit pas dépasser deux heures, ce qui matériellement est impossible. De plus, lors de son réemploi, ce béton frais doit être déclassé (passant de C25-30 à C20-25) et intégré à d’autres applications que celle initialement prévue. Toutes ces opérations doivent en outre passer par le laboratoire de la centrale, ce qui prend du temps. Cette norme dissuade au final le réemploi de béton frais résiduel.
Première conséquence, les centrales à béton se sont équipées de ponts-bascule pour quantifier les retours de béton frais et les faire payer à l’entreprise consommatrice. « Néanmoins, cette pratique reste difficile à mettre en place, déplore Daniel Lebréquier. Les entreprises ne veulent pas en entendre parler ». Les centrales à béton sont toujours confrontées à de grandes quantités de béton frais qu’elles ne peuvent plus réintégrer dans du nouveau béton. Pour les centrales qui exploitent également des carrières, l’exutoire est tout trouvé. Pour les autres, il faut payer le centre d’enfouissement de classe 2 à hauteur de 100 euros la tonne ou le carrier pour un prix allant de 5 à 10 euros la tonne.Dans tous les cas, ce béton finit dans des bacs de décantation pour en produire des boues.
A l’encontre de l’arrêté du 28 octobre 2010
Deux problèmes au moins à cette pratique, indique le fondateur de Cembox. L’eau utilisée pour cette décantation est en principe réutilisée en boucle fermée dans la production de béton. Or selon l’agence de l’eau Seine-Normandie, dans une étude de 2006 consacrée aux centrales de production de BPE, celles-ci rejetaient en milieu naturel, l’équivalent de 30 tonnes de matières en suspension par jour. D’après analyse, ces effluents présentaient comme composantes un pH 12 (l’équivalent de l’eau de Javel par exemple), bien supérieur au seuil réglementaire compris entre 5,5 et 9,5 et des traces de métaux dont du chrome hexavalent, très toxique. Espérons que depuis dix ans, la situation se soit améliorée.

Second problème, ces boues finissent en majeure partie en carrière. Or l’arrêté du 28 octobre 2010 relatif aux installations de stockage de déchets inertes, mentionne comme critères d’admission, des déchets pelletables, et dont la siccité est supérieure à 30 %. Pour décanter le béton, les centrales opèrent sur trois bassins successifs. Le premier produit des boues conformes à l’arrêté. Mais bien souvent, les boues issues des deux autres bacs sont remélangées aux boues du premier, produisant un déchet non conforme.
Plus de six millions de tonnes de boues de béton
Chaque année, les boues de béton de frais issues à la fois du lavage du matériel (toupie, pompe, malaxeur) et des retours de chantiers, pourraient s’élever à plus de six millions de tonnes. Or une majeure partie pourrait être évitée en recyclant le béton frais de retour de chantier. C’est ce que propose Cembox. A ce jour, 500 bennes sont opérationnelles en France, en Allemagne, en Belgique et en Suisse. Dans l’hexagone, ces bennes se trouvent essentiellement dans le Grand Ouest (Bretagne, Pays de la Loire), et équipent 80 % des centrales à béton.
« Cette benne est sans doute un investissement lourd pour les centrales à béton mais il faut le comparer aux coûts de traitement sur bassins de décantation, et à l’impact environnemental lié à la consommation d’eau et à la mise en carrière des boues » explique Daniel Lebréquier, convaincu que le dispositif peut aujourd’hui intéresser directement les entreprises du BTP, dès lors qu’elles sont juridiquement responsables de leurs déchets. Deux avantages pour l’entreprise : elle recycle ses déchets ce qui va dans le sens de la transition écologique. Le concassage des blocs béton récupérés permet la fabrication d’éco-granulats pour la production de nouveaux bétons. Le traitement sous forme durci des excédents de béton est aussi valorisable en matériaux de terrassement de très haute qualité. Par ailleurs, l’entreprise peut enfin connaître précisément la quantité de béton frais non utilisée et donc évaluer au mieux sa consommation sur chantier. « C’est pourtant si simple de mesurer les volumes à employer grâce aux outils numériques et les logiciels dont disposent les bureaux d’études » ajoute le fondateur de Cembox.
Des contrats dans la filière du BTP
La société fait aujourd’hui la promotion de son savoir-faire auprès des fabricants de bennes, mais aussi des bétonniers et des entreprises du BTP. « Il faut dissuader l’emploi de bacs de décantation et arrêter le retour de béton frais en centrale » explique Daniel Lebréquier, en connaissance de cause. Le problème, c’est qu’aujourd’hui encore, la carrière est un exutoire facile et pas cher. Et faute de plateforme de concassage dans certaines régions, les blocs de béton sont malgré tout enfouis. Le comble. Cembox vise aujourd’hui le marché francilien, où de futurs chantiers vont émerger dans les années à venir grâce au Grand Paris. Le dispositif fait déjà des émules. Vinci Construction a démarré un chantier pour le CEA (Epure 2 sur le CEA de Valduc, en Côte-d’Or) et a signé un contrat d’évacuation avec Paprec pour l’ensemble des déchets du chantier, y compris les surplus de béton. Deux bennes Cembox seront alors mises à disposition sur site par Paprec pendant les 18 mois de durée du chantier. A noter en outre que la société Paprec a depuis le début de cette année, deux chantiers tests équipés de bennes Cembox. Un autre projet est en cours de finalisation pour un chantier situé à côté de Mulhouse entre l’entreprise Léon Grosse et Suez Environnement. Après les centrales à béton, convaincues du bons sens de cet outil, les bennes à recycler le béton frais résiduel devrait bientôt prendre parmi les entreprises du BTP. Une bonne nouvelle pour la filière des déchets du BTP dont le taux de recyclage pourrait sans doute augmenter grâce au traitement des surplus de béton frais.
Crédit : Cembox
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