Cyfruileg, valorisateur charentais de fruits et légumes invendus

Un modèle économique à travailler

Les invendus alimentaires ne peuvent plus être jetés depuis 2016. Dans la grande distribution, plusieurs solutions : le don à des associations et à des réseaux de redistribution à prix cassé, le compostage industriel ou la méthanisation. En Charente-Maritime, Cyfruileg a vu le jour en 2018. L’idée de son fondateur : transformer les fruits et légumes invendus issus des supermarchés locaux et les revendre au même endroit. Quatre ans après, l’activité est au point mort. En cause : baisse des recettes, hausse des charges, et sans doute un accompagnement insuffisant. Mais le projet Cyfruileg n’a pas dit son dernier mot.

En France, le gaspillage alimentaire, toutes formes confondues, représente 10 millions de tonnes de produits par an, soit une valeur commerciale d’environ 16 milliards d’euros. L’Ademe a démontré dans une étude que ces pertes étaient réparties sur l’ensemble des étapes de la chaîne alimentaire. Davantage présent en phase de production (32 %) et lors de la consommation (33 %), le gaspillage est estimé à 21 % pendant la transformation des aliments et à 14 % lors de la distribution (lié notamment aux invendus). Chaque acteur, du producteur au consommateur, a par conséquent un rôle à jouer pour lutter contre ce gaspillage. Selon Stéphane Augé, ancien commercial de la grande distribution, la législation obligeant à donner ou à mieux valoriser les denrées alimentaires plutôt que les jeter (loi Garot de 2016 complétée par la loi Egalim de 2018) a contribué à une prise de conscience de la profession.

C’est en Charente-Maritime, à Surgères plus exactement, que Stéphane Augé s’est engagé personnellement dans la lutte contre le gaspillage alimentaire en lançant sa propre structure Cyfruileg. L’histoire remonte à 2016. Dans le cadre de sa profession, des échanges avec les directeurs de grands magasins sur la gestion des invendus l’interrogent. Pour aller plus loin dans ses réflexions, il entame des discussions avec Etienne Vitré, directeur du syndicat mixte de traitement CyclaD, engagé pour un territoire zéro déchet. Nourri par ces différents échanges, Stéphane Augé décide alors de franchir le cap à l’occasion d’un plan de départ volontaire et de créer son activité économique autour de la valorisation locale des fruits et légumes invendus, issus de la grande distribution. Stéphane Augé se forme à l’entreprenariat et se fait accompagner en communication par CyclaD. Financièrement, le projet a bénéficié de subventions, d’un prêt à taux zéro et de locaux à prix attractifs mis à disposition par la collectivité en intégrant une pépinière locale.

Gagnant-gagnant

 

Stéphane Augé dans son laboratoire

« Je me suis intéressé tout d’abord aux démarches existant dans la région comme Confiture Rebelles, J’aime Bocaux, des structures associatives, mais moi je voulais plutôt fonder une entreprise pour accompagner les enseignes sur le long terme et créer des emplois locaux » se rappelle Stéphane Augé. C’est donc en 2018, que Cyfruileg commercialise ses premiers produits en rayons auprès de son réseau de partenaires issus de la grande distribution. Confitures, soupes, jus de fruits, les recettes sont confectionnées dans son atelier laboratoire à Surgères. En trois ans, ce sont 37 tonnes de fruits revalorisés en plus de 28 000 pots de confiture et 12 000 bouteilles de jus. Ce sont également dix tonnes de légumes revalorisés près de 8600 bouteilles de soupe. L’activité trouve rapidement son équilibre financier. L’idée toute simple consistait à récupérer les invendus alimentaires auprès d’une quinzaine de distributeurs indépendants dans un rayon de 50 km environ, de les valoriser et de les revendre en rayon, pour boucler la boucle. Une démarche « gagnant – gagnant » puisque le commerçant évitait ainsi de payer le coût de méthanisation (qui peut aller de 100 à 250 euros la tonne). Il donnait ses invendus à Cyfruileg qui en contrepartie obtenait une place en rayon, moyennant une commission de 10 à 15 % sur les ventes pour ledistributeur. « Je me suis appuyé sur mon ancien métier et mon réseau professionnel puis intégré le réseau de la Ruche qui dit Oui, proche des valeurs que je voulais défendre (promotion d’une consommation bio, locale, en circuits courts). Cela m’a permis de rencontrer les consommateurs en direct et d’échanger sur les produits. La demande était telle que mon périmètre de vente s’étendait jusqu’à Bordeaux ».

Crise sanitaire et hausse des coûts

 

Cyfruileg a produit 28 000 pots de confiture en trois ans

Cette success story a connu depuis, plusieurs revers, qui ont eu raison de la ténacité de l’entrepreneur. « Le Covid et les périodes de confinement ont très vite ralenti les ventes, jusqu’à les diviser par deux. En parallèle, les factures d’énergie et les charge même différées, restaient à payer ; au final, il est devenu très difficile de faire face aux coûts de fabrication avec un chiffre d’affaires en chute » explique le fondateur de Cyfruileg. Au début de la crise sanitaire, les consommateurs ont pris l’habitude de faire eux-mêmes leurs soupes et leurs confitures. Pour pallier cet obstacle, Stéphane Augé a diversifié ses produits, en vain. Autre frein, les enseignes décidaient souvent de ce qu’elles donnaient comme invendus et de la façon de positionner les produits Cyfruileg dans leurs rayons. Certains magasins jouaient le jeu en faisant un tri préalable des produits non consommables, d’autres non. En quatre ans d’activité, Stéphane Augé a constaté une évolution du marché en général. Avec la hausse des coûts de gestion et de consommation d’électricité notamment, les distributeurs ont cherché à faire des économies rayon par rayon, achetant moins de denrées périssables par exemple. Résultat, l’activité est aujourd’hui à l’arrêt. Son fondateur a choisi de jeter l’éponge, et va retrouver le chemin du salariat en septembre.

La grande distribution doit jouer le jeu, elle n’a pas le choix

Ce projet aurait peut-être pu aller plus loin, si la crise sanitaire et économique n’était pas passée par là. J’ai été confronté à plusieurs freins qui m’ont empêché d’investir et diversifier mon activité (développement des canaux de vente, mise en place de la consigne etc.), avoue Stéphane Augé. L’augmentation des coûts de production a stoppé l’élan et la motivation du fondateur de Cyfruileg qui tire plusieurs enseignements de son expérience : être seul n’est pas facile car on a le nez dans le guidon et pas assez de temps ni les moyens de prendre le recul nécessaire pour anticiper. Ensuite les coûts de fabrication restent importants, comme par exemple, l’achat des contenants en verre. Le système de consigne aurait pu devenir une alternative, mais implique une démarche assez complexe en amont : convaincre les distributeurs de stocker les emballages vides d’une part, organiser la logistique et le lavage et surtout demander aux verriers de jouer le jeu : « d’après mon expérience, ceux-ci préfèrent encore vendre des contenants assez solides pour servir une seule fois mais pas deux ». Pourtant, les objectifs du réemploi sont inscrits dans la feuille de route des REP emballages ménagers et de la restauration. A ce titre, les verriers vont bien devoir se plier à la fabrication de contenants capables de résister à plusieurs rotations avec le développement de la consigne par exemple. D’autre part, la colle des étiquettes n’est pas toujours hydrosoluble, ce qui rend difficile la réutilisation, ajoute Stéphane Augé.

Statut associatif versus entreprise

 

Autant d’obstacles à l’essor de Cyfruileg qui interrogent sur l’acceptabilité de ce type d’actions. Aussi vertueuse dans son concept que créatrice d’emplois locaux, cette activité révèle que les changements de modèle économique et de consommation ne sont pas acquis par tous. Le fondateur de Cyfruileg avait la conviction en discutant avec ses partenaires de la grande distribution que le marché était mûr pour revaloriser les invendus alimentaires au sein d’une activité économique et pour faire évoluer l’image des grandes enseignes. Cyfruileg a sans doute brûlé quelques étapes en passant par le statut d’entreprise. Aujourd’hui, la forme associative reste encore la plus sûre et la mieux acceptée, même si à terme, d’autres modèles sont à explorer.

En attendant, Stéphane Augé espère que son projet survivra, prêt à céder son logo, l’identité visuelle de sa marque et à passer le flambeau. En pourparlers avec la commune de Surgères et le syndicat de traitement Cyclad, une solution de sauvetage pourrait consister à prendre le relais sous forme associative. Sur ce territoire labellisé « Zéro déchet, zéro gaspillage », les pouvoirs publics veulent également s’inscrire dans une démarche Zéro chômeur longue durée. « Les partenariats avec la grande distribution régionale seraient conservés, car c’est le canal de vente le plus visible à ce jour, assure Stéphane Augé. Le secteur de la distribution évolue malgré tout car il n’a pas le choix, pour se mettre en conformité avec la législation environnementale d’une part, et résister à la concurrence du hard-discount ou du e-commerce d’autre part » assure Stéphane Augé. Indépendamment de cette expérience, les magasins indépendants coopèrent de plus en plus avec les producteurs locaux pour fidéliser leur clientèle. De quoi assurer la pérennité de Cyfruileg ?

Crédits : Cyfruileg

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