Quelles normes pour le mobilier réemployé ?

Travaux en cours sur la traçabilité et la sécurité

Le mobilier d’occasion représente environ 10 % du marché de l’ameublement. Ce chiffre ne cesse de croître, poussé par la législation en faveur du réemploi et une nouvelle génération d’acheteurs parmi les entreprises et le secteur public. En face, des professionnels du mobilier de seconde main et upcyclé cherchent à satisfaire cette demande en garantissant qualité et sécurité. Pourtant, les normes restent insuffisantes dans ce secteur. Ce décalage n’empêche pas la filière d’avancer. Des travaux sont portés entre autres par le FCBA, l’Ameublement français et Valdelia.

Chiner dans des vide-greniers ou des brocantes à la recherche d’une table ou d’un fauteuil vintage, d’une armoire de style ou d’un bahut de campagne, fait partie des plaisirs intemporels d’un week-end en famille ou entre amis ; ravis d’avoir dégoté la pièce rare ou la bonne affaire. Cette pratique ancienne intégrée à nos loisirs évolue et se professionnalise depuis quelques années, appuyée par une législation environnementale favorisant la prévention des déchets et le réemploi. Des structures comme Emmaüs ont acquis une expertise en réparation et de plus en plus d’entreprises de l’ESS ou d’autres apportent une valeur ajoutée au mobilier récupéré via l’upcycling. Des profilés bois peuvent désormais intégrer des cloisons ou des tables design, des pieds de tables sont transformés en lampadaires ou objets de décoration. Dans le secteur de l’ameublement, les deux filières REP consacrées aux mobiliers usagés des ménages et des professionnels se sont fixés des objectifs sur le réemploi.

Patères Gamme Lat par Thomas Delagarde Studio, conçues avec des lattes de sommier

Pour Eco-mobilier, en charge de gérer les DEA ménagers, l’agrément sur la période 2018-2023 prévoit une mise à disposition des acteurs de l’économie sociale et solidaire de 1,5 % des DEA collectés à partir de 2021 pour ceux détenus par les ménages, 5 % pour les autres détenteurs, et selon un critère de qualité permettant un taux de réutilisation de 60 % de ces DEA. En 2021, les chiffres font état de 5 % de réemploi sur 1,2 million de tonnes collectés, soit l’équivalent de 60 000 tonnes de matériaux réutilisés. Pour ce faire, Eco-mobilier a signé 423 conventions avec des structures de l’ESS ou indépendantes. Valdelia en charge du mobilier professionnel a contribué au réemploi et à la réutilisation de 3500 tonnes de mobilier usagé en 2021, soit environ 4 % du gisement collecté. L’objectif visé est de 5 % en 2023. Pour rappel, le secteur du mobilier neuf en France est évalué à 14 milliards d’euros par an, tandis que le marché de l’occasion rapporte 2,4 millards d’euros.

Panneaux de bois et assises de siège

 

Même si cela représente une fraction infime du réemploi, l’upcycling dans le mobilier permet à 216 structures de l’ESS, sous convention avec Valdelia d’exercer aujourd’hui en France une activité de réparation, de menuiserie ou de design. Parmi les pionniers de l’upcycling dans le mobilier, l’association Extramuros fondée en 2007 à Gennevilliers (92) crée des objets et du mobilier à partir de matériaux récupérés et revalorisés (menuiserie), à destination des entreprises et des collectivités. Pour développer cette activité artisanale, il faut du gisement de qualité à récupérer. Valdelia a lancé en 2019 la première édition du Booster circulaire, avec l’association Les Canaux à Paris. L’enjeu est de mettre en relation les fournisseurs de matières, les artisans fabricants et les donneurs d’ordre. Pour la première fois, le mobilier issu du réemploi s’est retrouvé sous les projecteurs, combinant insertion sociale, bénéfice environnemental et création. Résultat : plusieurs commandes à la clef venant d’entreprises et d’administrations publiques en quête de mobilier engagé. En février 2023, la troisième édition du Booster circulaire sera dévoilée à Rennes avec en filigrane, deux thématiques : la qualité et les garanties techniques. En partenariat avec le FCBA et l’organisation professionnelle l’Ameublement français, Valdelia s’intéressera à la norme incendie, aux panneaux de particules et à l’assise.

Salle de travail dans les locaux de l’association Les Canaux

Pour accompagner le basculement vers plus de réemploi, l’éco-organisme a mis en place cinq matériauthèques sur le territoire dont une dans l’Essonne sur le site de ARES en partenariat avec Manutan Collectivités. L’idée est de promouvoir le réemploi de composants et de mettre dans la boucle, les fabricants traditionnels. Cela va permettre également de réaliser des tests techniques sur la résistance et l’inflammabilité de certaines pièces comme les panneaux de particules, insiste Arnaud Humbert-Droz, directeur général de Valdelia : « sur place, des équipements de spectrométrie et d’analyse mécanique vont faciliter la détection de produits nocifs ou interdits et valider la résistance physique de matériaux. Nos partenaires de l’ESS utilisant des pièces de mobilier usagé dans la fabrication de nouveaux mobiliers pourront ainsi être eux-mêmes certifiés et garantir la qualité du produit fini ». La partie assise des sièges va aussi faire l’objet de vérification certifiante après contrôle des vérins et des modules ergonomiques. Ainsi, les metteurs en marché pourront « recertifier » leurs sièges récupérés en vue d’une revente sous leur propre marque. Pour le reste du flux collecté, les pièces d’assises seront également certifiées et pourront être intégrées dans la fabrication de nouveaux sièges. Dans ce contexte, Valdelia a noué un partenariat avec un ensemblier qui souhaite développer une nouvelle gamme de sièges reconditionnés.

Les achats publics, freins ou leviers ?

 

Le réemploi de mobilier répond à plusieurs motivations : tout d’abord celle du particulier à la cherche des produits d’occasion pour économiser de l’argent. La sensibilité environnementale commence un peu à émerger. Pour l’entreprise privée, la seconde main permet d’avoir des meubles de bureau de qualité et moins chers, et de pouvoir investir alors dans d’autres secteurs. Cela va souvent de pair avec l’achat de matériel informatique reconditionné. L’entrée des acheteurs publics et des ERP (établissement recevant du public) sur le marché du réemploi change la donne. L’article 58 de la loi AGEC sur le verdissement de la commande publique pousse l’administration à devenir exemplaire. Avec un enjeu de taille, celui d’intégrer jusqu’à 20% de mobilier issu du réemploi, de la réutilisation et de l’upcycling, au 1er janvier 2022. Mais ce choix nécessite des bouleversements importants dans la passation de marchés publics.

Partenariat entre Valdelia et Accor, un hôtel équipé d’un mobilier de seconde main

Cheffe de projet économie circulaire pour Les Canaux, Mélanie Fourcy estime qu’un cadre plus normé autour du réemploi va rendre la filière plus crédible et permettre aux professionnels de s’organiser. « Pour l’instant, certains secteurs ne sont pas concernés par le réemploi comme par exemple le mobilier de puériculture. Même si le FCBA est amené à accompagner et conseiller des entreprises dans leurs projets, les certifications restent insuffisantes ». Aujourd’hui, la plupart des offres contournent le problème mais pour combien de temps ? Avec l’arrivée des acheteurs publics, les professionnels du réemploi vont rencontrer les mêmes demandes de certification que ceux qui vendent des produits neufs. Selon Hugo Conzelmann, responsable affaires publiques et juridiques de l’INEC (Institut national de l’économie circulaire), cela peut poser un problème de traçabilité avec du mobilier récupéré : « les acheteurs publics sont encore peu sensibilisés aux achats circulaires mais ce qui freine principalement l’achat de mobilier d’occasion, c’est surtout l’absence de filières structurées et donc d’interlocuteurs bien identifiés pour les acheteurs ». La documentation et les fiches techniques utilisées actuellement ne sont pas toutes adaptées à la seconde main. L’intégration de mobilier d’occasion ou upcyclé dans des établissements recevant du public (ERP) telles que les universités, les hôpitaux, mais aussi les restaurants, les hôtels, les centres de vacances etc., va impliquer aussi de nouvelles exigences de sécurité incendie, jusqu’alors peu prises en compte dans le mobilier issu du réemploi.

Adapter les normes des produits neufs

 

Le dernier salon Maison & Objet a consacré un espace au mobilier upcyclé

Tant que les quantités restent limitées à quelques chaises, tables et bureaux et que le législateur n’interfère pas dans ce domaine, les entreprises recevant du public comme les hôtels, les centres de vacances ou les cités universitaires demandent juste de la qualité et de la robustesse. Avec l’ouverture aux marchés publics, le réemploi de mobilier risque d’être confronté à une absence de normes pour l’encadrer ou des normes inadaptées. Pour le directeur de Valdelia, l’objectif des 20 % ne doit pas être revu tout de suite à la hausse : « nous devons réaliser cette transition dans de bonnes conditions, avec priorité à la qualité. D’ailleurs, une phase de formation des acheteurs publics est en cours. Valdelia accompagne leur montée en compétences sur les appels d’offres pour les rendre plus responsables. Nous voulons faire comprendre que les normes existantes sur des produits neufs sont adaptables à du mobilier de seconde main et qu’il existe plusieurs manières d’y arriver ».

Flore-Anne de Clermont, responsable innovation chez Valdelia, confirme que pour placer du mobilier de seconde main dans les ERP et dans les administrations publiques, une série de normes est à respecter et cela peut constituer un frein pour les fabricants et les acheteurs : « ce sujet mobilise beaucoup les Upers (acteurs de l’upcycling), le réseau des professionnels du retail (SHOP! France) et l’Ameublement français sur le mobilier circulaire. Pour l’instant nous n’avons pas vraiment de solution. SHOP ! France a rédigé un courrier pour interroger le ministère de l’Ecologie mais rien de plus ». Chez Bluedigo, plateforme de vente en ligne de mobilier d’entreprises depuis trois ans, les demandes de certifications ou de mise en conformité restent très limitées. « Les entreprises n’accordent pas une attention particulière aux normes de sécurité, dès lors qu’elles font appel à du mobilier professionnel de qualité. En revanche, l’arrivée des collectivités et des services de l’État sur le marché du mobilier de seconde main pourrait faire évoluer les pratiques, assure son fondateur Maxime Baffert. Et cela risque clairement de coincer si les preuves de mise en conformité ne sont pas au rendez-vous ».

Etat des lieux nécessaire

 

Collection Zéro par Tournesol, étagères modulables fabriquées en France à partir de déchets du BTP

Pour certifier ces nouveaux « anciens » matériaux, il n’y a pas d’autres solutions que de dresser un nouvel état des lieux, assure-t-on au centre technique industriel FCBA, expert des secteurs du bois. « Nous devons trouver le bon modèle et définir de nouvelles règles du jeu en fonction des usages et des composants », explique Patrick Périer, directeur du Pôle aménagement des espaces de vie au FCBA. Parmi les matières dominant ce secteur, il y a le bois et le panneau de particules en particulier, souvent issu de matières recyclées. Comment certifier et tracer des composants qui évoluent depuis des années vers des substances moins nocives et des taux de recyclé plus élevés ? « Nous devons appliquer les mêmes contraintes de traçabilité que l’on a avec le neuf et même les renforcer, avance Patrick Perier. Dans certaines circonstances, cela pourrait être presque plus facile quand il s’agit de mobilier de marque réutilisé. Dans les panneaux de particules post-consommation, la plupart des COV ont disparu, ce qui réduit déjà les risques de toxicité ».

Parmi les organisations professionnelles sur le pont, l’Ameublement Français mène plusieurs actions avec l’ensemble des parties prenantes. De nouvelles questions se posent chez les metteurs en marché, selon Cathy Dufour, déléguée générale : quelle typologie de meubles pour les ERP ? Quels sont les usages et les matières les plus contraignants ? Les flux de matériaux sont-ils de post-production ou post-consommation ? Car il est plus facile de fabriquer à partir de chutes de production que l’on a tracé, que de surcycler à partir de matériaux de récupération qui ont déjà servi. Au sein de l’Ameublement français, un Club des Upers a été créé pour fédérer les acteurs de l’économie circulaire. Des travaux viennent d’être lancés sur l’identification des produits avec mise en place de marqueurs sur les plastiques, les mousses et les textiles.

Fabriqué « local »

 

En aval, cette évolution est regardée de près. La distribution se met à la page et les plus audacieux n’hésitent à prendre les devants. « Aujourd’hui, le consommateur veut tout savoir sur les produits, leur provenance, le transport. Pour le mobilier, il attend de la sécurité et de la qualité sur les composants et les matériaux et nous savons que l’information modifie l’acte d’achat », insiste Emery Jacquillard, président directeur général de Camif. Depuis 2017, l’entreprise Camif déploie plusieurs missions circulaires avec notamment le Camifathon, qui a permis de développer de nouveaux modèles éco-responsables. Lors du salon Maison & Objet du 8 au 12 septembre 2022, l’entreprise a présenté sa collection capsule « Reboost, Mobilier circulaire français ».

Une tête de lit Flip Design fabriquée avec un assemblage de panneaux de bois

Distribuée dans son catalogue de rentrée, elle porte sur cinq pièces d’ameublement (étagères, tête de lit, pied de lampe et patères) issues du réemploi et du programme Booster circulaire. Plus que les certifications, ce qui déclenche l’achat c’est la qualité d’un produit fabriqué localement avec une expertise française. Le critère prix est également incontournable, selon le président de la Camif : « malgré l’inflation, on ne peut pas se permettre d’avoir des produits circulaires beaucoup plus chers que le neuf. Sinon, cela ne fonctionnera pas. Aujourd’hui avec la hausse des cours des matières premières, nous avons la chance de voir certains gisement de déchets comme les mousses de matelas plus accessibles ». La normalisation est indispensable pour garantir la sécurité des usagers. Pour que le mobilier de réemploi soit à la hauteur des exigences des acheteurs, la sensibilisation des fabricants et des consommateurs sera nécessaire. Des normes oui, confirme Mélanie Fourcy, mais qui rassemblent toute la filière : « en l’absence de cadre clair pour le moment, beaucoup de professionnels attendent que les politiques s’en saisissent, au risque de fragiliser une partie des entreprises engagées dans le secteur ».

Scop3 s’appuie sur le BSR

Le marché du mobilier professionnels de seconde main est relativement nouveau et peu structuré, explique Frédéric Salles, co-fondeur de Scop3 : « en tant qu’aménageur digital de seconde main, nous nous efforçons d’apporter des processus pour garantir la qualité des aménagements. Ainsi il n’y a pas de norme sur l’usage du mobilier de seconde main mais il y a des documents de traçabilité à fournir à nos clients, notamment le BSR (Bon de Suivi de Réemploi) que nous délivrons à chaque entreprise qui vend ou achète du mobilier sur notre plateforme afin de lui garantir la traçabilité de la destination ou de la source du mobilier ». Scop3 délivre par ailleurs à ses clients entreprises un certificat de tonnes de CO2 évitées à chaque aménagement réalisé. L’entreprise ou la collectivité locale peux ainsi l’utiliser pour sa comptabilité carbone. Le mobilier de seconde main est dans la plupart des cas dans un très bon état avec une durée d’usage entre 1 et 5 ans. Or ce mobilier est prévu pour des durées de vie beaucoup plus longues, souligne Frédéric Salles : « contrairement aux idées reçues, les entreprises qui se séparent de leur mobilier le font suite à des restructurations dues au télé travail, flex office, covid, difficulté financière et non, parce qu’il est trop ancien ». Scop3 se limite à n’utiliser que le mobilier de seconde main en bon et très bon état ; tandis que le mobilier en mauvais état est envoyé au recyclage matière via des partenariats avec des filières de traitement. « De ce fait, il n’y a pas d’objection ou de crainte des entreprises sur l’usage du mobilier de seconde main car nous garantissons sa qualité et son état », assure son fondateur.

Crédit : Davide Leggio, Valdelia, Benoît Florençon

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