Biodéchets ménagers : l’Ile-de-France teste la collecte

Un levier pour renforcer le tri des déchets municipaux

Au 1er janvier 2024, selon la loi AGEC, le tri à la source des biodéchets deviendra une réalité pour tous les Français. Afin de sensibiliser ses habitants à ce nouveau geste de tri, la région Ile-de-France se fixe des objectifs à travers son PRPGD et la SREC (stratégie régionale pour l’économie circulaire). Plusieurs collectivités ont déjà lancé des actions avec le Syctom, des collecteurs et des opérateurs pour capter dans les quartiers en PAV, et en porte-à-porte dans des foyers volontaires. La communauté de communes cherche avant tout l’adhésion des citoyens et une maîtrise des coûts.

Inscrit dans une politique générale de lutte contre le gaspillage alimentaire et de l’économie des ressources, le tri des biodéchets à la source, généralisé aux ménagers au 1er janvier 2024, vise à favoriser le retour au sol de la matière organique. Et si possible, localement. Alors qu’en Ile-de-France, la forte consommation des ressources a conduit à une dépendance élevée aux importations, le tri des biodéchets à la source peut devenir une véritable aubaine avec un double intérêt : favoriser la régénérescence des sols (terres agricoles et espaces verts urbains) en valorisant au maximum la matière organique. Cela peut se faire via le déploiement du compostage de proximité, des expérimentations sur quelques cycles de culture, le bouclage des cycles de l’azote et du phosphore, la méthanisation et valorisation des digestats. C’est aussi pour les collectivités, l’occasion rêvée de booster la valorisation et le recyclage des déchets ménagers et assimilés. Marquée par un geste de tri médiocre (refus de tri en hausse) et une collecte sélective toujours sous la moyenne nationale (59,4 contre 82 kg/an/hab), la région ne veut donc pas laisser échapper ce levier (données Ordif).

Dans le cadre du PRPGD, la région a organisé le 1er juillet 2022 une réunion d’information sur les biodéchets, invitant les élus à partager leurs expériences et à s’informer sur les enjeux et les leviers. A cette occasion, Yann Wehrling, vice-président en charge de la transition écologique à la région Ile-de-France, a rappelé deux objectifs pour son territoire : le maillage en équipements de collecte et de traitement ; le développement des capacités de valorisation par méthanisation et compostage. « La région francilienne doit prendre en compte trois paramètres importants pour mener à bien le tri à la source des biodéchets : la maîtrise des coûts de collecte et de traitement, les inégalités territoriales (tant sur le plan géographique que de la densité démographique) et la réduction de la valorisation énergétique et de l’enfouissement » souligne-t-il. Depuis 2016, la région a financé 38 unités (dont 32 unités agricoles) pour un montant d’aide total de 24,7 millions d’euros dans le cadre du Plan méthanisation. Elle est également à l’initiative du club Prometha, le cercle régional des acteurs de la méthanisation, qui offre un accompagnement technique aux porteurs de projet, finance des études de faisabilité, crée et anime une plate-forme Internet, organise des visites de sites et de démonstration et engage des réflexions dans le cadre de groupes de travail thématiques. Sur le terrain, cela se traduit d’ores et déjà par la mise en œuvre de politiques locales autour du compostage de proximité (composteurs domestiques, collectifs, de quartiers) et à sa généralisation dans les espaces naturels publics et les parcs urbains pour valoriser in situ les déchets végétaux.

20 % des DA dans la poubelle grise

 

Les études de l’Ordif (Observatoire régional sur les déchets en Ile-de-France) sur la gestion des biodéchets montrent qu’une très grande majorité n’est actuellement pas triée ni captée, en vue d’un traitement par compostage ou méthanisation. C’est particulièrement le cas des déchets alimentaires des ménages et assimilés dont 95 % du flux (790 000 tonnes en 2020) ne sont pas triés ou captés par un procédé industriel. Ils sont envoyés essentiellement en incinération avec le flux des déchets résiduels. Ils représentent près de 20 % des ordures ménagères. Seul 1 % (6600 tonnes) a été capté par tri à la source en 2020. Par comparaison, les déchets verts sont mieux captés grâce aux collectes dédiées et aux déchèteries. Il en reste néanmoins un tiers dans les ordures ménagères résiduelles. En 2020, l’Ordif relevait que les 55 collectivités franciliennes à compétence collecte proposaient des dispositifs d’incitation au compostage de proximité. Ces dernières années, près de 280 000 composteurs et 15 500 lombricomposteurs individuels ont été distribués en Ile-de-France à travers des actions de promotion de compostage domestique. En 2020, six collectivités proposaient la collecte des déchets alimentaires des ménages tandis que 19 ont lancé une étude pour sa mise en place. Aujourd’hui, parmi les collectivités engagées, figurent l’EPT Vallée Sud, la communauté d’agglomération Cœur d’Essonne, le SIOM de la vallée de Chevreuse.

2023, c’est demain

 

Pour accompagner l’ensemble des collectivités dans leurs démarches et leurs projets, le Syctom très engagé dans ce domaine, propose des solutions de collecte et de traitement adaptées à l’environnement local. Selon Catherine Boux, directrice générale adjointe de l’exploitation et de la valorisation des déchets au Syctom, la gestion des biodéchets doit s’inscrire dans le dispositif global de gestion des déchets d’une collectivité, et non s’insérer comme un ajout allégé au schéma de collecte. A la demande des collectivités, le Syctom a mené une étude sur les pratiques de collecte et de traitement des déchets alimentaires et des déchets verts, à partir de deux cas de figure : la gestion des deux flux en mélange et la gestion des déchets alimentaires seuls. Sur le premier scénario, les inconvénients s’avèrent plus nombreux que les avantages : moins cher que la gestion des DA seuls, facile pour les usagers, moins de collectes organisées, mais au final peu de DA détournés de la poubelle grise, un bilan carbone médiocre, une forte saisonnalité et une gestion inadaptée à la méthanisation. Dans le second scénario, l’équilibre semble plus pertinent entre les avantages et les inconvénients : nécessite plus de communication mais bon captage des DA ; pas de réduction de fréquence de collecte des OMR mais bilan carbone amélioré ; plus cher que la collecte en mélange mais pas de saisonnalité et adapté aux deux modes de traitement (compostage et méthanisation).

Les opérations de tri et de gestion des biodéchets ménagers des collectivités sont souvent réalisés en partenariat avec le Syctom et des structures (associations ou entreprises privées) de conseil, de formation ou de traitement comme Cluster Eaux Milieux Sols (en charge de la thématique biodéchets depuis deux ans), DM Compost (bureau d’étude, formateur et conseil depuis dix ans), Les Alchimistes ou Moulinot (collecte et traitement en compostage). Parmi les nombreux projets soutenus par le syndicat de traitement, celui de VitryBeez avec la société Bee & Co pour traiter les biodéchets des 40 écoles de la ville de Vitry-sur-Seine. Le procédé fait appel à une BioBeeBox, représentée par un ou deux conteneurs maritimes transformés pour accueillir les biodéchets et le système de méthanisation. Ce dispositif est disponible dans une gamme ultra-urbaine pour traiter environ 300 t/an et dans une gamme industrielle d’une capacité allant jusqu’à 3000 t/an. L’idée avec cette installation en plein coeur de la ville était de pouvoir traiter les biodéchets des écoles tout en sensibilisant le jeune public au tri et au gaspillage alimentaire. Pour approvisionner le site, 28 points de collecte ont été définis dont 23 groupes scolaires, deux marchés, une cuisine centrale et un collège. Les biodéchets sont collectés deux fois par semaine en camion GNV. Le procédé lui-même permet de sortir du biogaz, de l’eau industrielle et du compost normé. Premier bilan : maîtrise des coûts, absence de nuisances ; mais la fluctuation des apports liée à la saisonnalité (pas de collecte pendant les vacances scolaires) conduit à réfléchir sur la diversification de la collecte.

Collecte à cheval

Avec 443 000 habitants et une croissance démographique de 7% entre 2013 et 2018, l’EPT du grand Paris, Plaine Commune, a choisi le compostage de très grande proximité. De là est né en 2020, un projet de compostage de quartier. Sa particularité : organiser une collecte hippomobile pour alimenter un site de compostage à Stains, géré par Les Alchimistes, Derrière cette opération d’une durée de trois ans, Plaine Commune souhaite relever la qualité du geste de tri et favoriser la séparation des déchets alimentaires et verts qui représentent en moyenne 77 kg sur un total de 353 kg/an/habitant d’OMR. Le site de compostage d’une capacité de 500 t/an, installé dans un quartier dense et vertical, avec une majorité de logements sociaux, a permis à ce jour de collecter 100 t/an de déchets alimentaires de bonne qualité. Moyennant l’aménagement de 29 PAV, de distribution de bio-seaux, de sacs biodégradables. Il s’agit d’un premier pas vers d’autres solutions à inventer pour inciter les habitants à mieux trier. Le coût de collecte s’élève à 313 euros la tonne, hors frais de structure et de lavage des bacs. Les coûts de fonctionnement liés à l’utilisation du cheval ne rend pas la démarche rentable, mais elle permet de bien communiquer et c’est un atout majeur pour la suite. D’autres pistes de collecte en vélo cargo ou véhicule utilitaire sont d’ores et déjà étudiées avec à la clef, de la création d’emplois locaux et la mise en place d’une boucle locale alimentaire dans le cadre de la réhabilitation du quartier des Tartres de Stains.

Moulinot bientôt en Seine-et-Marne

 

L’entreprise de collecte et de traitement des déchets alimentaires a été créée en 2013 par Stephan Martinez, restaurateur frustré de ne pas pouvoir valoriser ses déchets alimentaires. Précurseur du traitement des biodéchets, Moulinot a rapidement grandi et posé ses valises à Stains en 2019 pour développer une plateforme de massification et pré-traitement des biodéchets. La matière est ensuite transformée par méthanisation agricole, grâce à un partenariat avec des exploitants agricoles ou par compostage. Avec l’arrivée des biodéchets ménagers à traiter, l’entreprise a décidé d’ouvrir une nouvelle plateforme en 2023 à Réau en Seine-et-Marne à proximité d’un méthaniseur agricole et en 2024, de sortir du périmètre francilien pour s’implanter à Bordeaux. Pour Stephan Martinez, l’enjeu des biodéchets ménagers repose avant tout sur la qualité du tri, sur le lien entre l’urbain et le rural et sur la valorisation locale. Aujourd’hui, l’entreprise a développé des partenariats avec plusieurs collectivités locales franciliennes dont Paris Terres d’Envol, EPT située en Seine-Saint-Denis. Celle-ci regroupe huit communes et a démarré la collecte des biodéchets dans une centaine d’ établissements dont les groupes scolaires il y a trois ans. En 2022, cette opération a représenté près de 133 tonnes de biodéchets valorisés.

Moulinot vient également de prendre en charge les flux ménagers du SIOM Vallée de Chevreuse (21 communes, soit environ 208 000 habitants et 93 000 foyers) parmi les plus avancés dans la gestion des biodéchets. Dès 2019, le syndicat a lancé une expérimentation auprès de 8 gros producteurs avec une typologie (école, lycée, restaurant, marché alimentaire, hôpital, supermarché) sur 9 mois. Résultat : 39,5 tonnes collectées avec un bac vide échangé pour 1 bac plein. En mars 2021, le démarrage progressif de la collecte a eu lieu chez les gros producteurs et les écoles volontaires (avec fourniture de 25 tables de tri dans 22 groupes scolaires et 6 gros producteurs). Un an après, le SIOM décide de franchir une ultime étape : déployer la collecte en porte-à-porte des biodéchets des ménages en pavillon, sur la base du volontariat, et en parallèle optimiser les collectes tous flux (OM, EMB, Déchets Verts). « Nous avons fait le choix de ne pas attendre 2023 pour se lancer, pour prendre le temps de mettre le dispositif au point. Il est vrai que notre territoire est privilégiée grâce à une certaine sensibilité de la population pour la transition écologique », souligne son président Jean-François Vigier.

Acceptabilité et maîtrise des coûts

Autre paramètre déclencheur, le compostage individuel semblait atteindre ses limites après la distributeurs de 5500 composteurs (5 % des foyers équipés). Le syndicat voulait donc trouver d’autres pistes de collecte rapidement avec tout de même la crainte de dépasser le budget. Finalement une solution plus adaptée s’est mise en place début avril, passant par une baisse de fréquence de collecte des OMR à C1 (un passage par semaine), un déploiement de la collecte des biodéchets sur la base du volontariat et une progression des moyens mis en œuvre. Moyennant un plan de communication adapté, la collecte est réalisée par Sepur avec des bacs roulants de 120 litres. Chaque foyer volontaire dispose d’un bio-seau et d’un guide pratique. Moulinot est le prestataire de traitement qui pour l’instant envoie les flux à Stains mais bientôt les dirigera sur son futur site de Réau (77). Les biodéchets ménagers du SIOM sont traités à 90 % par méthanisation, le reste en compostage. Cette opération a déjà suscité l’intérêt de 3750 foyers au 1er juillet 2022. « Nous réfléchissons dès à présent à la possibilité de créer un site de méthanisation locale. Une étude est programmée en septembre prochain. Car même si la loi nous l’impose, les collectivités ne peuvent se permettre de lancer la collecte des biodéchets ménagers sans prendre en compte l’acceptabilité des usagers et les coûts supplémentaires inhérents » insiste Jean-François Vigier.

Projet Biométhanisation

Le Syctom et le Sigeif (syndicat intercommunal pour le gaz et l’électricité en Ile-de-France) ont officialisé en juin 2022 leur partenariat pour développer le projet industriel Biométhanisation. Une unité de traitement des déchets alimentaires devrait donc voir le jour d’ici à 2025 et situé à Gennevilliers. Le groupe Paprec a été choisi pour concevoir et exploiter le site qui valorisera à terme 50 000 tonnes de déchets alimentaires en fertilisant agricole et en gaz vert. Les 30 000 MWh de biométhane produits chaque année, seront injectés dans le réseau de distribution publique de gaz et le digestat (résidu du processus de méthanisation) sera évacué par voie fluviale pour sa valorisation comme engrais par la coopérative agricole Nat Up. Le procédé de préparation des déchets, après extraction de tous les indésirables (plastique, verre, cailloux, …) contribuera à optimiser la production de biométhane et à obtenir un digestat de qualité, selon la direction de Paprec. Une concertation publique est prévu jusqu’au mois de septembre 2022.

A savoir :

Les biodéchets sont définis par l’articleL.541-1-1 du code de l’environnement (modifié par l’ordonnance 920/2020 du 29/07/20) comme : « les déchets non dangereux biodégradables de jardin ou de parc, les déchets alimentaires (dont huile) ou de cuisine provenant des ménages, des bureaux, des restaurants, du commerce de gros, des cantines, des traiteurs ou des magasins de vente au détail, ainsi que les déchets comparables provenant des usines de transformation de denrées alimentaires ».

Crédits : Moulinot, Bee&Co, Les Alchimistes

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