Des milliers de tonnes de déchets sont produites chaque année dans l’événementiel et le secteur culturel. Utilisés sur une courte durée ou stockés dans les coulisses des théâtres, châssis, estrades, tentures et décors en trompe-l’oeil finissent souvent dans la benne tout-venant. D’autres solutions existent via des circuits du réemploi, proposés par des structures de l’ESS et quelques acteurs du privé. Une réflexion est actuellement menée pour mieux organiser la filière.
Entre les salons, festivals, scénographies pour les musées, les décors de spectacles ou de studio de cinéma, les matières déposées se comptent en milliers de tonnes chaque année. Des produits à courte durée d’usage qui pourraient néanmoins satisfaire d’autres projets dans la culture ou répondre à des besoins caritatifs. Depuis environ trois ans, des actions se multiplient pour tenter de sauver ces matériaux de la benne à des fins de réemploi. Fruit d’une mobilisation forte autour du gaspillage et de l’économie des ressources, cette démarche a conduit plusieurs structures de l’ESS à prendre ce problème à bras-le-corps. Parmi elles, la Ressourcerie du Cinéma a vu le jour en 2020 dans l’Est parisien dans un petit local de Bagnolet. Elle se déploie aujourd’hui à Montreuil sur un site à multi-activités économiques.
Sur une surface de stockage de 800 m² au sol et 300 m² en mezzanine, la ressourcerie rassemble actuellement plus de 3000 références de produits de toutes tailles, provenant de décors de cinema et de théâtres principalement. Ses fondateurs Karine d’Orlan de Polignac, Isabel Hébert et Jean-Roch Bonin ont eu l’idée de redonner une seconde vie à des centaines de châssis en bois, tuyaux en PVC, rouleaux de moquette, tapis, pièces de menuiserie, planchers, portes et fenêtres. Depuis son démarrage, le site ne désemplit pas avec la croissance des productions audiovisuelles en Ile-de-France. Avec trois défis à relever : trouver rapidement l’espace foncier pour stocker assez de matériaux ; avoir une offre large sur ce segment et trouver des exutoires pour faciliter la circularité. Si les deux premiers semblent en partie résolus, l’accès aux débouchés doit passer par un référencement rigoureux des produits récupérés et disponibles. C’est ce travail que la Ressourcerie du Cinéma est en train de réaliser depuis deux ans.
Référencement de produits
Ici l’objectif n’est pas de revendre ou donner les matériaux mais de louer des éléments de décors, à utiliser en l’état ou à transformer. A terme, les acteurs de la ressourcerie envisagent une activité de vente pour les professionnels du bâtiment. « Le réemploi dans notre secteur commence à prendre forme mais reste encore très modeste. Principal frein, l’accès à la matière et l’absence d’éco-conception qui empêche de réutiliser les matériaux de façon optimale. Nous voulons sortir du concept de silo dans lequel nous fonctionnons tous, alors que des passerelles existent entre les mondes de la culture, du bâtiment ou du mobilier », souligne le président Jean-Roch Bonin. Concrètement, cela signifie plus de visibilité et d’interactions. C’est pourquoi avec le réseau Ressac dont la Ressourcerie du Cinéma est membre, un travail de fond a été entamé pour construire une plateforme numérique. Cet outil pourrait rassembler toutes les données de produits disponibles transmises par l’ensemble des ressourceries évoluant dans le secteur culturel. Fin 2022, le réseau Ressac a obtenu une subvention de six millions d’euros, de la région, de l’Ademe et de la Caisse des Dépôts dans le cadre de France Relance.
Ce réseau existe depuis dix ans et regroupe neuf membres dont huit ressourceries artistiques et culturelles. Leur activité tourne autour de la collecte, du tri, de la revente et de la location de matériaux de scénographie. La collecte au sein du réseau est évaluée chaque année autour de 2000 tonnes de produits avec un taux de réemploi de 60 %. « Cela commence à bouger dans le secteur culturel, sensibilisé à l’environnement, au gaspillage et restreint aussi par les budgets » explique Stéphanie Mabileau, coordinatrice nationale de Ressac. A contrario, l’événementiel est ralenti par des enjeux commerciaux et des intérêts contradictoires. Résultat, sur des manifestations populaires et sportives d’envergure comme la coupe de monde de Rugby, ou le Vendée Globe, de nombreux matériaux sont recouverts de logos ou de slogans commerciaux qui freinent leur réemploi. Ce problème d’éco-conception est un obstacle majeur alors qu’il pourrait être résolu grâce à un travail collectif en amont, insiste la coordinatrice de Ressac. Pour ces structures de l’ESS investies dans le réemploi, le principal défi en 2024 sera de convaincre les grands organisateurs d’événements en proposant plus de formations et de mutualisation entre partenaires. Avec le soutien de l’État depuis 2021 en faveur d’une industrie culturelle plus écologique (AAP « soutenir les Alternatives Vertes 2 »), Ressac comme d’autres acteurs oeuvrant pour le réemploi espèrent monter une plateforme digitale qui mutualise les données et renforce les relations entre professionnels du secteur. Dans cette démarche circulaire, d’autres acteurs s’invitent également pour répondre à de nouveaux besoins. Leurs modèles économiques ne sont pas ceux de l’ESS, mais reposent sur le don de matières.
Don de matières
A l’instar de la jeune entreprise Muto Event. Elle a été créée au printemps 2022 en Ile-de-France, à la suite d’un constat dans l’événementiel : beaucoup de gâchis, pas d’organisation pour déposer et valoriser les matériaux et décors de scènes ou de salons. Malgré les discours et l’engagement volontaire du secteur de l’événementiel (ECV) signé avec l’Etat en 2022, la situation évolue encore peu sur le terrain, constate l’un des fondateurs Vincent Raimbault – interrogés à ce sujet, les représentants de l’événementiel comme Unimev n’ont pas répondu. Muto travaille principalement sur la récupération de matériels sur les foires, festivals, pop’up, défilés, salons, etc. en vue d’un réemploi. Les gisements peuvent varier de 500 kg à 25 tonnes selon la taille de l’événement. Il y a beaucoup de bois aggloméré à récupérer, des rouleaux de moquette, du tissu, mais aussi des chutes de pose, souligne Vincent Raimbault.
Son modèle économique repose sur le diagnostic en amont des décors et matériaux utilisés sur l’événement, puis sur le tri, la dépose et l’enlèvement. Cette entreprise à mission facture ainsi ces opérations à l’organisateur, sur la base d’une démarche volontaire. En contrepartie, Muto lui fournit via un calculateur mis au point par l’Ademe et Sami, le bilan carbone et l’impact positif lié au réemploi (coûts de traitement et de ressources neuves évités). En aval, Muto fait don de ces matériaux pour répondre aux besoins de projets à caractère social, humanitaire ou environnemental. Une fois déposée sur site, la matière doit être récupérée le plus tôt possible. Si les matériaux récupérés ne trouvent pas preneur dans l’immédiat, Muto les dirige à Gennevilliers sur un espace de stockage de 300 m². Les associations peuvent ensuite venir chercher les matériaux qui les intéressent. Pour donner ces produits, Muto sélectionne scrupuleusement les associations destinataires, toutes porteuses d’un projet social, environnemental ou humanitaire. Celles qui souhaitent bénéficier de ces dons doivent s’inscrire sur une plateforme en ligne et répondre à un questionnaire. Muto a créé en parallèle une matériauthèque en ligne qui permet aux inscrits de suivre les nouvelles arrivées de matériaux. A ce jour, 650 associations sont recensées sur la plateforme. Cette entreprise travaille aujourd’hui avec huit personnes à temps plein. Son objectif est de créer des antennes ailleurs en France puis en Europe en construisant des réseaux de proximité.
Eco-conception
Vincent Raimbault est conscient de naviguer dans un secteur complexe, où les contraintes de budget et de temps dominent : « 80 % des agences événementielles travaillent avec des prestataires techniques qui voient d’un mauvais œil cette activité car on prélève la matière qu’ils ne pourront pas faire payer. Mais nous voulons inverser la tendance. Pour une dépose propre de 20 000 m² de moquette, nous avons besoin de 40 personnes, quand un prestataire de collecte de déchets prend 50 euros la tonne pour tout mettre dans trois ou quatre bennes et envoyer le produit en valorisation énergétique ». Malheureusement, aujourd’hui encore, les coûts de prestation pour démantèlement propre sont plus élevés que la benne tout-venant. Pourtant, 90 % des matériaux utilisés en événementiel sont réemployables, dominés par le bois, les textiles et la moquette. Avec beaucoup de patience et de volonté, cela peut fonctionner mais il faut aussi penser à une autre forme d’organisation pour aller vers plus d’éco-conception et de réemploi, assure Vincent Raimbault qui rêve d’une vraie filière encadrée et fléchée vers le réemploi.
Dans le même registre, Plinth a démarré en 2021, co-fondée par Fanny Legros, directrice d’une galerie d’art à Paris et Carole Vigezzi, travaillant dans l’événementiel et la production culturelle. Cette plateforme en ligne, inspirée par Le Bon Coin et Too Good To Go, met en relation les détenteurs de produits à réemployer et de potentiels utilisateurs. Les besoins dans les musées, les galeries d’art sont réels. La demande de certains produits en lien avec le soclage, les caisses de transport, les estrades et les podiums est élevée ; tout comme les besoins de chaises ou de planches, affirme Carole Vigezzi. Sur Plinth, le modèle s’appuie sur du don entre le détenteur et le consommateur. Seuls ceux qui recherchent de la matière payent un abonnement mensuel de 90 euros HT, pour accéder aux annonces en ligne. Pour des institutions comme des musées, Plinth propose une prestation complémentaire qui comprend un service de valoriste, un accompagnement à la rédaction et à la gestion des annonces, la coordination des retraits, la gestion de fin de vie de vos expositions. A ce jour, l’entreprise accueille environ 300 inscriptions et limite pour l’instant son périmètre d’activité à l’Ile-de-France. Mais ses fondatrices comptent bien, grâce au soutien l’État en faveur d’une industrie culturelle et scénographique plus écologique, élargir rapidement leur champ d’actions à d’autres régions.
Savoir :
L’article 53 de la Loi Agec donne la possibilité aux collectivités territoriales et leurs EPT de céder gratuitement les biens de scénographie dont ils n’ont plus l’usage.
Crédit : CM, Muto Event
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