Sous la pression de la directive SUP, la loi AGEC vise la suppression de tous les plastiques à usage unique d’ici 2040. Depuis le 1er janvier 2020, plusieurs produits en plastique sont désormais interdits, dont la vaisselle jetable. Cette décision aurait pu ouvrir un immense marché pour des matériaux alternatifs comme le papier-carton. En réalité, c’est oublier que la loi française a choisi de miser avant tout sur la réutilisation. Résultat, le gobelet en carton se voit malgré lui infligé d’une double peine : il devient non seulement un produit plastique à usage unique, en raison de son film protecteur en polymère, mais également un produit peu recommandable, car non réutilisable.
Dire que les fabricants et transformateurs de la filière papier-carton n’étaient pas préparés à ce retour de bâton, n’est pas tout à fait exact. Alors que la loi AGEC était encore à l’état de projet, et qu’une série de réglementations européennes se profilait sur la gestion des déchets et des emballages, des fournisseurs de fibres cellulosiques comme Stora Enso et Metsä ainsi que des fabricants de gobelets en carton comme Schisler, Seda, Huhtamaki et Flo ont créé l’Alliance Gobelet Carton (AGC) en 2019. Sa vocation : promouvoir le produit sur le marché et contribuer à améliorer sa gestion en fin de vie et son recyclage en France. Selon Citeo, éco-organisme de la filière REP Emballages ménagers et papiers graphique, le nombre de gobelets en carton utilisés en France chaque année est estimé à 1,5 milliard. Ceux qu’on trouve le plus souvent dans la restauration rapide sont composés à plus de 90 % de papier-carton et d’une fine couche de plastique (PE) qui recouvre l’intérieur du gobelet pour le rendre étanche. Jusqu’à présent, cela n’a jamais empêché son recyclage, après séparation des deux matériaux.
La fibre est recyclée d’un côté dans un pulpeur pour fabriquer de nouveaux produits cartonnés, de type boîtes à oeufs, tandis que le plastique résiduel est valorisé en énergie. Que ce soit en entreprise, au foyer, en restauration rapide ou dans les ERP (Etablissements recevant du public), le gobelet peut faire l’objet d’une collecte spécifique. Dans le cadre du tri « sept flux » en entreprise, les gobelets en carton sont repris par des prestataires spécialisés dans la collecte multi-matériaux comme Elise, Lemon tri, Le Petit Plus, Paprec, Veolia, Suez, Recygo, Versoo, TrioGreenWishes etc. Les produits sont triés puis envoyés en filière papetière pour leur recyclage. Mais dans la majorité des cas, le gobelet en carton reste peu recyclé. La collecte dispersée et la mauvaise qualité du tri de ces produits permet jusqu’à présent de recycler au mieux 1 % du gisement total. Un point faible qui pourrait coûter cher à cette industrie. Pour quantifier et fiabiliser ce qui est réellement mis en marché et recyclé, l’Alliance Gobelet Carton souhaite entamer rapidement un travail de recueil de données exhaustives.
Un gobelet 100 % carton en 2026
Depuis la promulgation de la loi AGEC sur l’économie circulaire, la France a choisi de faire la chasse au plastique et à la pratique de l’usage unique, en privilégiant le réemploi (article 77). Ainsi, le gobelet carton dont les fabricants pensaient tirer leur épingle du jeu, s’est retrouvé en première ligne, sous les feux de nouveaux détracteurs, en l’occurence, l’Etat. Deux raisons à cette situation : la présence d’un film plastique dans sa composition et son caractère jetable et recyclable, donc non réutilisable. Première conséquence, dans le prolongement de la loi AGEC et en vue de lutter contre la prolifération des plastiques à usage unique, un arrêté du 24 septembre 2021* impose désormais de réduire progressivement la présence de plastique (sous forme de film ou vernis) dans les gobelets plastiques à usage unique (sous-entendu, le gobelet en carton est considéré dans ce cas comme un gobelet en plastique) jusqu’à la faire disparaître en 2026, ou la laisser à l’état de trace. Ainsi au 1er janvier 2022, le gobelet devra intégrer une teneur maximale de 15 % de plastique et en 2024, passer à un seuil de 8 %. Pour la profession, c’est un véritable enjeu de survie qui implique un travail de recherche et d’innovation intense. « Ce sont bien souvent les derniers points les plus difficiles à gratter, souligne David Schisler, président de l’Alliance Gobelet Carton. Passer à 8 % conduit à modifier entièrement la conception du gobelet tout en lui conférant les mêmes avantages en termes de solidité, d’étanchéité et de confort ». L’arrêté précise néanmoins qu’en 2024, un bilan à mi-parcours sera réalisé pour connaître les niveaux de faisabilité et les avancées technologiques des industriels de la filière. D’ores et déjà, les fabricants affichent une évolution prometteuse avec une moyenne comprise entre 10 et 13 %, selon qu’il s’agit d’un gobelet pour boisson chaude ou froide – nécessité dans ce dernier cas d’avoir une couche plastique extérieure pour éviter la condensation.
« On sentait arriver un train de mesures réglementaires sur les produits à usage unique depuis un bon moment et nous voulions devenir un relais entre les industriels du papier-carton et l’État », souligne le président de l’AGC. Car derrière ce discours politique visant à réduire et remplacer les plastiques, il fallait se montrer réactif et anticiper les problèmes de gestion en fin de vie de nos produits. Pour cette industrie, tout l’enjeu porte sur la viabilité d’une collecte et d’un tri favorisant le recyclage. Ne rien avoir à se reprocher en luttant contre le gaspillage de matière et la pollution de l’environnement, c’est ce à quoi, l’Alliance Gobelet Carton s’est attelée à l’automne 2019 avec une expérimentation inédite. Pendant plus d’un an, les éco-organismes Citeo (REP emballages ménagers) et Screlec (gestion des piles et batteries pour les professionnels), Revipac, le fabricant et recycleur de gobelets Huhtamaki, ainsi que des membres du réseau national Recylliance comme TriVallées et Trait Union ont sollicité les acteurs économiques du Grand Annecy (gare, administrations, stations d’autoroute, entreprises locales, chaînes de restauration rapide et nomade). Objectif : caractériser les flux de gobelets collectés dans des bornes spécifiques jusqu’à leur recyclage.
Un meilleur tri en milieu fermé
Disposées dans les espaces publics et en entreprises, les bornes en carton étaient accompagnées d’un affichage explicatif simple (pas de liquide, pas de gobelet en plastique, pas d’indésirables). La collecte a été réalisée par TriVallées, en charge de massifier le gisement. Le traçage jusqu’au recyclage des gobelets dans l’usine d’Huhtamaki de La Rochelle a permis de peser, quantifier, qualifier, caractériser les flux, selon la présence de refus non alimentaires (touillettes, plastiques, mouchoirs), organiques (trognon de pomme, sachets de thé etc.) et de liquides. Pour les membres de AGC, cette étude minutieuse a mis en lumière la manière dont le consommateur gère son gobelet usagé selon l’endroit où il se trouve. Malgré les aléas de la crise sanitaire, l’expérience révèle des résultats représentatifs néanmoins. Un total de 250 000 gobelets ont été échantillonnés, pour une vingtaine de bornes installées. Premier enseignement de l’expérience, les refus de tri étaient présents mais peu importants dans l’ensemble, avec une moyenne de 2,77 %. En revanche, une grande différence a été constatée selon l’emplacement de la borne de collecte. Les performances sur la quantité et la qualité seraient ainsi plus élevées en entreprise, milieu fermé et cadré, que dans un espace public (milieu ouvert) où domine la restauration hors foyer.
Depuis le début de l’année, l’expérimentation s’est poursuivie au sein du service propreté du Grand Annecy, dans un bâtiment où travaillent 300 personnes. Des « Cupbox » modifiées dans leur design et leur visibilité ont été installées pour faciliter le tri. Résultat au bout d’un an : des performances améliorées avec une meilleure qualité de tri, et une baisse des refus, passant de plus de 3 à 1,7 %. Pour les membres de l’AGC, cette opération signifie qu’une collecte optimisée des gobelets nécessite une communication explicite, et des moyens pour simplifier le geste de tri. Si en milieu fermé, le message passe bien globalement, de gros efforts doivent se concentrer dans les espaces publics à fort passage. Des dispositifs adaptés sont indispensables. Et de prendre l’exemple des tubes de collecte transparents mis en place dans des gares au Royaume-Uni, assurant une meilleure qualité de tri. Malgré des résultats encourageants pour maintenir le gobelet en carton sur le marché français, les fabricants restent vigilants et déplorent une situation figée au sein du gouvernement. « Il faut rappeler que la loi AGEC a mis en œuvre plusieurs mesures à marche forcée, sans se préoccuper des impacts économiques et environnementaux, sous prétexte, qu’il fallait absolument adopter une ligne de conduite contre le jetable », insiste le président de l’AGC.
Le réutilisable pas si vertueux
Implicitement, la loi a transformé le recyclage en mode de traitement suspect, selon David Schisler, sans prendre le temps d’étudier au préalable le bilan carbone des nouvelles pratiques proposées. La Directive de 2008 sur les déchets (article 4, paragraphe 2*) préconise pourtant une hiérarchisation des modes de valorisation sous réserve de ne pas dégrader l’impact environnemental, rappelle l’EPPA (European Paper Packaging Alliance). Dans le cas de la loi AGEC, la priorité au réemploi n’a pas du tout été conditionnée à une étude démontrant ses bienfaits par rapport au recyclage, regrette David Schisler. C’est donc dans cet esprit que l’organisation européenne a mandaté en janvier 2021 la fondation danoise Ramboll – consultant indépendant sur les thématiques environnementales – pour évaluer l’impact environnemental d’une vaisselle à usage unique et de son alternative réemployable dans le cadre de la restauration rapide en Europe. Plusieurs matériaux (carton, verre, plastique, céramique, métal) ont été étudiés.
Certifiée par TÜV (selon les normes ISO 14040 et 14044), l’analyse de cycle de vie a confirmé les bénéfices environnementaux des emballages à usage unique à base de papier-carton face à des alternatives réemployables, quel que soit le type de vaisselle (plastique ou céramique, verre et métal) et de lavage utilisé (sur place ou sous-traité). Autre constat : la vaisselle réutilisable en plastique génère 2,8 fois plus d’émissions de CO2 que la vaisselle à usage unique en carton pour une consommation sur place pendant un an. Elle consomme 3,4 fois plus d’eau douce et produit 2,2 fois plus de particules fines. Outre l’énergie et l’eau gaspillée, la fin de vie de la vaisselle réutilisable en céramique, en verre ou en plastique n’est pour l’heure pas garantie, en l’absence de filière pérenne de recyclage, souligne l’EPPA. A ce jour, la filière française gobelet carton a toutefois marqué un point en obtenant du législateur qu’il intègre les critères « recyclable ou réemployable » pour la vaisselle de vente à emporter. Mais à terme, les industriels espèrent que le recyclage regagnera du galon aux yeux des politiques, pour éviter simplement au gobelet carton de disparaître des radars.
* Directive 2008 (art 4.) sur la hiérarchie des déchets : « Lorsqu’ils appliquent la hiérarchie des déchets visée au paragraphe 1, les États membres prennent des mesures pour encourager les solutions produisant le meilleur résultat global sur le plan de l’environnement. Cela peut exiger que certains flux de déchets spécifiques s’écartent de la hiérarchie, lorsque cela se justifie par une réflexion fondée sur l’approche de cycle de vie concernant les effets globaux de la production et de la gestion de ces déchets ».
* Arrêté du 24 septembre 2021 relatif à la teneur en plastique maximale autorisée dans les gobelets en plastique à usage unique
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