Ils sont près de neuf millions dans le monde, 63 000 en Europe. Les data centers sont devenus indissociables d’une société connectée, avide d’objets numériques et d’intelligence artificielle. Si les constructeurs et les exploitants s’attachent à rendre les serveurs informatiques moins énergivores, leur fin de vie reste au second plan. Pourtant ces DEEE géants représentent une « mine d’or ». Le projet européen Interreg CEDaCI cherche des solutions de recyclage et de sécurisation des données. Parmi les six partenaires fondateurs, trois acteurs français avec la start-up WeLOOP, le pôle Team2 et Terra Nova Développement.
Les data centers sont partout dans le monde, mais restent surtout concentrés dans les pays à climat frais ou froid. Cherchant des conditions idéales de fonctionnement, les exploitants sont davantage installés en Amérique du Nord ou le plus souvent au Nord-Ouest de l’Europe. C’est le cas au Royaume-Uni, en Allemagne, aux Pays-Bas et en France où se trouvent 66 % du parc européen. En moyenne, les équipements de serveurs numériques sont renouvelés entre un et cinq ans. Cette durée de vie relativement courte entraîne de facto, une production de déchets électroniques conséquente, estimée à 11,8 millions de tonnes par an. Et ce n’est pas fini. Ces équipements pourraient croître de 500 % d’ici 2030.
Leur empreinte environnementale ne pourra se réduire que si l’on se préoccupe dès maintenant de leur fin de vie et de leur éco-conception. Depuis quelques années, leur consommation élevée d’énergie est mise en lumière pour montrer que le digital n’est pas si écologique que cela. Pour s’inscrire dans la transition énergétique, Yahoo, Google, ou Portugal Telecom se tournent peu à peu vers l’emploi d’énergies renouvelables (solaire ou éolien). Mais pour enrayer l’impact environnemental, cela ne suffit pas alors que leur fin de vie n’est quasiment pas prise en compte.
Une dizaine de métaux critiques
Si la valorisation matière fonctionne pour les filières DEEE, les data centers ne sont toujours pas entrés dans la boucle. En bout de course, ils finissent bien souvent en zones de stockage, ou complètement broyés pour sécuriser les données. Or les serveurs contiennent plusieurs matières premières critiques tout à fait intéressantes à récupérer pour le monde industriel. Une dizaine ont été répertoriées parmi lesquelles des terres rares, de l’antimoine, des platinoïdes, du cadmium, du lithium, de l’argent, de l’or ou du cuivre. Il y a un peu plus d’un an, l’idée entre plusieurs partenaires français, britanniques, hollandais et allemands a germé sur la gestion de ces matériels usagés. De là est né le projet CEDaCI (Circular Economy for the Data Center Industry). Financé à 60 % par l’Europe, le projet sera lancé officiellement en novembre pour trois ans. Il rassemble six partenaires de recherche anglais (London South Bank University), français (WeLOOP, Team2 et Terra Nova Développement), allemand (Wuppertal Institute) et hollandais (Green IT). Jusqu’en 2021, universitaires et entreprises vont travailler sur plusieurs thématiques pour réduire l’impact environnemental de ces équipements, augmenter la récupération des matériaux usagés et développer une chaîne d’approvisionnement de matières critiques sécurisée et économiquement viable.
Seulement 10 % des matières sont recyclées
Pour Naeem Adibi, fondateur de WeLOOP, bureau d’études spécialisé dans les projets d’économie circulaire et d’analyse en cycle de vie, il faut opérer un virage décisif dans ce secteur : « A ce jour, seulement 10 % des matières issues des data centres sont recyclées par an, soit 53 tonnes sur les quelque 507 tonnes collectées en France, au Royaume-Uni, aux Pays-Bas et en Allemagne. Notre ambition est de porter ce taux à 40 % (107 tonnes) d’ici à la fin du projet grâce aux solutions que nous allons expérimenter ». Mais l’opération ne s’arrête pas là puisque le recyclage serait susceptible d’atteindre 400% (242 tonnes) sur 10 ans (par rapport aux 53 tonnes), selon les prévisions établies dans le cadre du projet. Autour de CEDaCI, se retrouvent des chercheurs mais aussi des fabricants, des opérateurs, des recycleurs, comme IBM, OVH, Sims Metal, Operational Intelligence, Terra Nova Développement (TND), ou encore Vipa Digital, Aliter, ITPS et Morgan Stanley. Ce panel va permettre de constituer par pays quatre grands groupes de travail. Le Royaume-Uni se penchera sur l’éco-conception tandis que les Pays-Bas travailleront sur la réutilisation des data centers. L’Allemagne se focalisera davantage sur la coopération entre entreprises alors que la France se consacrera au recyclage, porté notamment par le pôle Team2 et les entreprises spécialisées des Hauts-de-France. « Tous ces investissements sous-entendent que le principal frein sera levé, à savoir la sécurisation des données. Nous apportons dans le même temps des solutions technologiques pour détruire toutes les données, explique Naeem Adibi, c’est une condition sine qua non pour rassurer les gestionnaires de machines ».
Une première mondiale
Lors d’une première phase, il s’agira de proposer une grille de sélection des matériaux selon leur présence en Europe. L’enjeu est de travailler sur l’amont et l’aval. « Nous constatons que l’évolution technologique s’accélère. Finis les disques durs, place au stockage numérique, ce qui entraîne aussi une évolution des composants, affirme le fondateur de WeLOOP. Nous voulons anticiper ces tendances pour permettre aux constructeurs de mieux concevoir leurs équipements en pensant dès le départ à leur fin de vie ». Au niveau du recyclage, des tests auront lieu en France notamment chez TND pour broyer, démonter, traiter les pièces électroniques. Au total, le projet prévoit d’expérimenter quatre technologies sur une cinquantaine de composants.
C’est une première au niveau mondial et l’intérêt va bien au-delà du périmètre européen. Avant même son lancement, les partenaires de CEDaCI pensent déjà à l’après, avec à l’esprit le développement d’un démonstrateur pour valoriser les technologies et les bonnes pratiques. Ce projet doit favoriser la création d’un outil d’aide à la décision pour toutes les entreprises de la chaîne de valeur, engagée dans l’économie circulaire. Penser à la fin de vie des data centers dès leur conception va permettre de mieux appréhender le choix des matières et la valorisation en fin de vie (réemploi ou recyclage). Les composants et métaux critiques ainsi récupérés pourront approvisionner de futurs serveurs tout en garantissant la préservation des ressources et une indépendance industrielle vis-à-vis des matières premières. L’enjeu économique et environnemental est bien réel pour le monde digital.
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