Les matières à recycler bénéficient de l’appel d’air

Une demande éphémère ou durable ?

Depuis plus de deux mois, le secteur du recyclage est agité. Et pour cause, les pénuries de matières premières face à une demande brutale et forte de l’industrie ont entraîné certaines matières à recycler dans un tourbillon infernal. En Europe, les prix s’envolent sur les déchets plastiques. Mais pour la direction du BIR (Bureau of International Recycling), la tendance n’est pas encore affirmée à l’échelle mondiale. En France, cette soudaine reprise entraîne chez les recycleurs, des problèmes de gestion au quotidien et inspire plutôt la prudence.

Aluminium et métaux non ferreux en général, aciers, ferrailles, cartons, plastiques, bois, peintures …, l’inventaire des matières premières insuffisantes ou manquantes ne cesse de s’allonger. Depuis la fin de l’année 2020, les industriels tirent la sonnette d’alarme en Europe sur les tensions concernant leurs approvisionnements. En France, on frôle la catastrophe à en croire les représentants des secteurs automobile, agroalimentaire, du bâtiment mais aussi de l’électronique, de la métallurgie et de la chimie. Lors d’une conférence adressée à la presse mi-avril, le ministère de l’Industrie a parlé d’une crise qui risque de durer. Plusieurs fédérations professionnelles, accompagnées du président de France Industrie, Alexandre Saubot, ont fait le point avec la ministre pour évoquer leurs difficultés. « Cette crise se manifeste de manière hétérogène, avec un premier semestre aux difficultés croissantes. Le déblocage des matières premières ne se fera pas avant cet été ou la fin du second semestre, voire la fin de l’année pour les semi-conducteurs » a déclaré la ministre de l’Industrie, Agnès Pannier-Runacher.

Lingots aluminium sur un site de recyclage

En cause, les inégalités économiques et industrielles au niveau international face à la pandémie. Après de longs mois de mise en sommeil et de confinement, la Chine semble repartie de plus belle, avec une forte reprise de son activité économique. Résultat, une demande débridée de matières premières pour construire et alimenter ses usines. Sauf que dans le monde, les outils de production n’ont pas tous redémarré à un rythme soutenu en raison de la crise sanitaire. Cela provoque aujourd’hui un déséquilibre de l’offre et de la demande qui commence à avoir des répercussions inquiétantes pour les autres pays, demandeurs de matières et composants. A ces retards de livraisons, sont associées évidemment des hausses de prix très importantes de l’ordre de 50 à 80 % pour certains métaux. Bercy veut rassurer en mettant en avant la prise de conscience du gouvernement à travers son plan de relance. Soutiens financiers ou pas, si les matières premières ne sont pas au rendez-vous, l’industrie ne pourra pas honorer ses commandes dans les temps. En signe d’espoir, le ministère en appelle à relocaliser des secteurs critiques et à renforcer les filières de recyclage. Mais cela ne pourra se faire du jour au lendemain, sans un consensus européen.

Les plastiques en mauvaise posture

 

Les fabricants d’emballages plastiques (rigides et souples) représentés en France par Elipso subissent depuis plusieurs semaines des difficultés d’approvisionnement. Ils appellent leurs fournisseurs de résines à donner plus de visibilité sur les livraisons et les disponibilités des prochaines semaines. Les tensions concernent les principales résines plastiques vierges mais surtout le polypropylène. Par ailleurs, bon nombre de résines ne peuvent être remplacées, chaque grade conférant des propriétés particulières. Dans l’emballage à usage alimentaire, l’emploi de matières recyclées reste de plus limité au PET, ce qui restreint les possibilités. Les producteurs de résines vierges se justifient par des cas de force majeure liés aux conditions météorologiques aux Etats-Unis, ou encore à la réduction des capacités de production liée au Covid. Outre le manque de matières, les fabricants d’emballages se trouvent confrontés à une hausse brutale de leurs coûts, fragilisant encore plus des entreprises qui tentent de sortir de la crise sanitaire et économique. Cette crise ne fait que souligner l’importance de la dépendance aux ressources fossiles et la nécessité de s’orienter vers du sourcing de proximité, précise-t-on chez Elipso. Les adhérents investissent dans le recyclage, mais le taux d’incorporation de matières régénérées tourne seulement autour de 15 %. Néanmoins, l’industrie du recyclage peut répondre en partie à ces tensions. C’est ce qu’elle tente de faire depuis quelques semaines dans l’hexagone. Aux premières loges, les entreprises de collecte et de traitement des déchets ont vu les prix flamber sans commune mesure.

Selon Christophe Viant, président de la branche plastiques de Federec, une très forte demande est observée surtout sur le PP et le PE (polyéthylène). Les barquettes, les bouteilles de lait en Pehd et les housses de films partent comme des petits pains à des prix qui ont doublé, voire triplé en deux mois. Face à la pénurie de granulés vierges et à une forte hausse des prix, le marché du recyclage en récolte les bénéfices. La demande européenne est forte, aussi bien au Nord qu’au Sud. Mais pendant combien de temps ? s’interroge Christophe Viant : « ce mouvement est soudain et brutal, mais rien ne dit pas qu’il va durer. Pour l’instant, cette situation crée plus de problèmes pour la profession. Nous devons gérer au quotidien la demande panique, alors que sur les chantiers, les stocks ont maintenant disparu ». Pour garantir de la matière d’ici à l’été, il faudra selon Christophe Viant, attendre que l’industrie produise et que les ménages consomment avant de collecter les emballages usagés. Cette production est en général prévue au printemps pour une mise en rayon pendant l’été. Et c’est là que le bât blesse, puisqu’à ce jour, la matière première initiale fait défaut.

L’Europe en phase de transition

 

À l’échelle de l’Union européenne, la Commission a publié en septembre 2020, un plan d’action sur les matières premières critiques. Bruxelles vise plusieurs objectifs : développer des chaînes de valeur résilientes pour les écosystèmes industriels ; réduire la dépendance à l’égard des matières premières critiques primaires grâce à l’utilisation circulaire des sources de recyclage, des produits durables et de l’innovation ; renforcer l’approvisionnement national en matières premières dans l’UE ; diversifier l’approvisionnement en provenance de pays tiers et éliminer les distorsions du commerce international. Une dizaine d’actions d’ici à 2025 devraient accompagner la mise en œuvre de ce plan. Les projets miniers et de traitement dans l’UE doivent être recensés et une attention particulière sera accordée aux régions charbonnières. Dans le même temps, Horizon Europe doit continuer de soutenir la recherche et l’innovation, en ce qui concerne les nouvelles technologies minières et de transformation, la substitution et le recyclage. En outre, la Commission souhaite développer des partenariats stratégiques internationaux pour garantir l’approvisionnement en matières premières critiques qui ne se trouvent pas en Europe.

Par ailleurs, l’Alliance européenne des matières premières (ERMA) est opérationnelle depuis novembre 2020, réunissant plus de 300 partenaires industriels, d’organismes publics et privés. Des discussions sont en cours avec les acteurs de la chaîne de valeur pour aider à garantir un approvisionnement durable en matières premières dans l’UE. Selon Emmanuel Katrakis, délégué général chez Euric (confédération européenne des industries du recyclage), cette Alliance européenne ainsi que la liste des matières premières dites critiques aident à identifier les difficultés, mais leur impact opérationnel ne permet pas de répondre aux tensions actuelles : « dé-risquer les problèmes cycliques d’approvisionnement en matières premières nécessite une approche bien plus volontariste pour soutenir les chaînes de valeur circulaire, avec des objectifs de contenus recyclés, d’incitations fiscales et/ou de marchés basés sur la substitution par les MPR et les économies de CO2/énergie qu’elle génèrent ». A son niveau, Euric travaille activement à étendre l’obligation des objectifs de contenu recyclé, pour l’instant appliqué uniquement aux bouteilles PET, à d’autres flux. La confédération se penche également sur la mise en place de mesures incitatives pour mieux internaliser les bénéfices environnementaux du recyclage dans le facteur prix.

Le recyclage à la rescousse

 

Graphique montrant l’envoi massif de vieux papiers des Etats-Unis vers l’Inde (Financial Times du 26 avril 2021)

Au sein du BIR (Bureau of International Recycling), basé à Bruxelles, cette situation ne doit pas faire oublier qu’on est toujours en pleine pandémie. « Nous subissons depuis un an, plusieurs vagues sanitaires et économiques. Ces ondes se propagent sur la planète et touchent les pays différemment ou en décalage », souligne Arnaud Brunet, directeur général de l’organisation. Alors qu’en Chine, c’est la reprise, en Inde où le marché des matières premières et du recyclage est important, c’est une catastrophe sanitaire et humaine. La direction du BIR et les adhérents, entreprises et négociants du monde entier, constatent que le gouvernement indien ne veut pas pour autant reconfiner comme lors de la première vague, mais cela génère d’importantes fluctuations de prix. A la pénurie de matières, s’ajoute une pénurie de containers maritimes, entraînant des retards de livraison et une surenchère des prix du fret. L’incident sur le Canal de Suez n’a rien arrangé non plus, avoue Arnaud Brunet. Il a montré par exemple la dépendance de certains pays, comme les Etats-Unis, envoyant une majorité de ses vieux papiers en Inde, à défaut de pouvoir les expédier en Chine dorénavant.

Mais depuis que la Chine a relancé son activité économique et industrielle, les contrastes d’une région à l’autre sont significatifs. Cet appel d’air a accentué les inégalités entre les pays qui produisent et ceux qui consomment. La Chine ne vit pas en autarcie, loin de là et sur le marché des matières à recycler, elle est toujours présente en exigeant une grande qualité, soit des déchets hyper-triés, soit des matières transformées, telles que des paillettes et des granulés de plastiques régénérés ou bien des bobines de pâte marchande issue du recyclage. « Depuis plusieurs années, notre rôle est de pousser les entreprises du recyclage à investir dans de nouveaux procédés de traitement, des technologies de tri pour gagner en qualité. Nous souhaitons également voir un développement des formations et une montée en compétences des salariés qui travaillent dans notre secteur », insiste Arnaud Brunet.

Régionalisation de l’économie circulaire

 

Ces problèmes d’approvisionnement liés d’une part à une forte reprise économique en Asie et d’autre part à un lent redémarrage de l’offre mondiale, peuvent devenir des opportunités pour notre secteur, ajoute le directeur du BIR. Mais à ce jour, il ne constate pas encore d’importantes répercussions sur le recyclage à l’échelle internationale. Même si des pays comme la Turquie prennent de plus en plus de poids en tant qu’importateur de déchets. Selon certains observateurs, la Chine n’y serait pas étrangère, à travers de probables investissements industriels dans ce pays. L’occasion sans doute de faire un point précis sur la situation, lors de la prochaine Convention du BIR, organisée du 31 mai au 2 juin 2021. Par ailleurs, de nouvelles tendances territoriales se dessinent selon le directeur du BIR : « nous observons peu à peu une forme de régionalisation de l’économie circulaire et du commerce des déchets en particulier. Certaines régions considèrent aujourd’hui que les déchets ont une grande valeur, et qu’il faut les garder pour les recycler et les consommer sur place ».

Ce phénomène est perçu en Europe, poussé par le Green Deal et la politique de la Commission sur les matières premières, mais aussi en Chine qui génère plus de déchets avec le développement des classes moyennes. Ayant fermé ses frontières aux déchets internationaux, le pays espère bien exploiter durablement sa nouvelle mine urbaine. Pour Arnaud brunet, cette régionalisation des déchets est à double tranchant : enfin, les déchets sont considérés comme des ressources, et gagnent de la valeur, affirme-t-il. Dans le même temps, empêcher les exportations de ces matières sous prétexte de vouloir alimenter son industrie serait une erreur : « ce n’est pas en maintenant sur le territoire européen des ferrailles ou des balles de déchets plastiques, qui va aider de nouvelles industries à sortir de terre ». Pourtant, il semble acquis que si la puissance publique européenne invite à basculer vers une industrie plus circulaire, il faudra sans aucun doute apporter des garanties solides sur l’approvisionnement en matières à recycler, tant sur la qualité que sur la quantité. La crise sanitaire a révélé les faiblesses d’une économie mondiale qui n’a pas su anticiper ses défaillances. Les acteurs du recyclage sauront-ils en tirer les leçons pour devenir une alternative incontournable et adopter les règles d’un nouveau modèle plus vertueux ?

crédit : Pixabay

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