Concilier technologies de l’information et économie circulaire, c’est ce que prône le groupe Suez avec la création d’un comité stratégique dédié, en partenariat avec la Fédération française des professionnels de la blockchain (FFPB). La blockchain (ou technique de la chaîne de blocs) a été développée il y a plus de dix ans pour stocker et transmettre des données en toute sécurité et transparence. L’économie circulaire intègre des actions propices à l’utilisation de cet outil. La traçabilité des déchets chez Suez en fait partie.
Dans un rapport publié en décembre 2018, la mission d’information commune de l’Assemblée nationale sur les usages des chaînes de blocs et autres technologies de certification de registre donne la définition suivante : une blockchain est un registre, une grande base de données qui a la particularité d’être partagée simultanément avec tous ses utilisateurs, également détenteurs de ce registre, et qui ont également tous la capacité d’y inscrire des données sécurisées grâce à la cryptographie. Concrètement, cette technologie décentralisée repose sur plusieurs entités indépendantes, dont les données stockées à l’intérieur sont infalsifiables, non modifiables et non effaçables. L’outil a été développé en 2008, mais à ce jour, son utilisation commence seulement à se se développer. Il s’adresse pour l’instant à des secteurs où la donnée constitue une forte valeur ajoutée, et relève de la haute confidentialité.
La blockchain représente une innovation majeure dans le secteur bancaire. Historiquement, la technologie s’est développée pour soutenir des transactions réalisées via les cryptomonnaies/crypto-actifs (les bitcoins sont la forme la plus connue) et qui ont comme caractéristique principale de ne pas dépendre d’un organisme centralisateur (comme une banque centrale) et d’être internationales. Mais son usage ne se limite pas aux cryptomonnaies. De nombreux domaines et secteurs d’activités, marchands ou non marchands, publics ou privés, utilisent déjà la blockchain ou prévoient de le faire dans les années à venir. Quelques activités où la traçabilité est importante ont d’ores et déjà adopté la blockchain. Appliquée au secteur alimentaire, la blockchain permet de stocker les informations relatives au produit : sa provenance, son lieu d’élevage ou son mode de production. Elle garantit aux consommateurs une transparence complète sur le circuit suivi par les produits, en scannant un QRCode.
Carrefour a été pionnier en Europe avec la première application, en mars 2018, dédiée au poulet d’Auvergne, Filière Qualité Carrefour (FQC). En 2019, la marque a élargie le périmètre à d’autres produits (tomates, œufs fermiers, fromage, lait frais, saumon). D’ici 2022, son objectif est d’appliquer cette technologie à tous les produits alimentaires FQC. En France, l’industrie du luxe a décidé de s’en faire un allié pour faire face à la contrefaçon. La blockchain confère ainsi une sécurité renforcée pour le stockage d’informations et permet de créer pour les biens du luxe des certificats d’authenticité numériques. En début d’année, LVMH, Prada et Richemont ont créé le consortium Aura Blockchain, ouvert à toutes les marques de luxe. L’objectif étant d’assurer la traçabilité de leurs produits tout au long de leur cycle de vie, utile aussi bien pour les entreprises du secteur que pour les consommateurs.
Traçabilité des boues de STEP
D’autres secteurs comme la santé, l’immobilier, ou l’aéronautique sont des candidats potentiels à l’utilisation de la blockchain. Plus inédit, elle sera bientôt intégrée à des actions d’économie circulaire menées par Suez – Smart & Environmental Solutions. En partenariat avec la Fédération française des professionnels de la blockchain, le spécialiste des déchets a créé un comité stratégique sur l’économie circulaire. Son lancement officiel est prévu le 11 mai 2021. Ouvert aux entreprises, collectivités et associations, il se réunira une fois par mois pour définir les besoins, les chaînes de valeur engagées dans l’économie circulaire et les actions susceptibles d’être accompagnées par la blockchain. Pour les parties prenantes, il s’agit dans un premier temps d’inventorier les moyens existants, de sensibiliser les pouvoirs publics et tous les acteurs concernés, d’envisager un modèle de financement, et de définir des standards sur le type d’informations à partager et à stocker.
« Le changement des modèles de production et de consommation est devenu un impératif souligne Antoine Le Feuvre, directeur général de Solutions Digitales pour les Citoyens, les Particuliers et les Entreprises de Suez. Son accélération est soutenue par de nombreuses innovations technologiques, telle la blockchain qui représente une technologie de rupture majeure ». Sur le terrain, l’entreprise souhaite mettre en premier lieu cet outil au service de la traçabilité des déchets. Premier cas d’usage envisagé, la traçabilité des boues de station d’épuration (STEP), vouées à devenir des engrais pour la filière agricole. Le processus de stockage et de transmission de données engagera plusieurs acteurs, comme l’exploitation de la station, le transporteur, l’entreprise de travaux agricole, l’agriculteur, la collectivité etc. Chacun pourra entrer ses informations et les partager en toute sécurité : bon de pesée, analyse de laboratoire, logistique.
Plus de valeur aux déchets
Si d’autres dispositifs permettent également de garantir la traçabilité des déchets comme le système gouvernemental trackdéchets, la blockchain rassemble les données de chaque acteur concerné et permet l’accès à des tiers comme des institutions publiques ou des organisations non gouvernementales. Tout en renforçant la sécurité des données, nous favorisons l’efficacité des procédures de transmission et le partage des responsabilités, ajoute Rémy André Ozcan, président de la FFPB : « dans le monde du déchet, il est indispensable aujourd’hui de connaître sa provenance, sa nature, sa composition et ses traitements. Cette fiche d’identité précise et viable donne plus de valeur au déchet perçu alors comme une ressource ».
Ailleurs dans le monde, c’est aussi l’ambition de RecycleToCoin, une application mobile lancée en 2017 par la start-up britannique BlockChain Development Company (BCDC). Elle permet aux individus et aux entreprises de calculer et de compenser entièrement leur empreinte plastique chaque année. L’idée est de récompenser les consommateurs qui collectent les bouteilles en plastique, par des jetons BCDC, à l’instar de la consigne. Cette démarche assure la totale transparence et la comptabilité complète de ces actions, et apporte surtout la preuve aux participants que les fonds sont bien utilisés pour des projets durables.
Renforcer la confiance
Les domaines visés sont nombreux : la gestion des déchets dangereux, les déchets plastiques, les nouvelles énergies issues des déchets (biomasse, biogaz, méthane etc.). Au-delà de la gestion des déchets, la blockchain pourrait être utile dans le partage de données sécurisées pour promouvoir l’éco-conception, l’écologie industrielle ou l’économie d’usage. Cela ne peut que renforcer la confiance entre les différents acteurs et la coopération au sein des écosystèmes, souligne Antoine Le Feuvre : « toutefois, nous ne voulons pas ajouter de surcouche technologique là où cela n’est pas nécessaire. Nous gardons toujours à l’esprit que la blockchain doit rester au service de l’environnement. C’est pourquoi, nous privilégions l’approche par « preuve d’autorité » (POA), qui implique une faible puissance de calcul et adaptée aux cas d’usage dans l’économie circulaire sur lesquels nous travaillons. Le rôle du comité sera d’identifier justement les impacts énergétiques de la blockchain. Certains secteurs peu digitalisés pourraient y voir un intérêt, d’autres pas ». Utilisée à bon escient, la blockchain pourrait alléger certains contrôles et faire gagner du temps à ses utilisateurs. Lors du World Economic Forum 2019, les spécialistes ont prédit un marché de 25 milliards de dollars d’ici à 2025. La sécurisation des données est devenue plus que jamais une priorité pour de nombreux pays, souligne Rémy André Oczan : « en France, l’adhésion de l’industrie est encore très inégale. Des secteurs comme l’alimentaire, la finance et le luxe sont en avance. Avec Suez, nous souhaitons tout simplement inscrire l’économie circulaire dans ce mouvement ». Et permettre au secteur des déchets de faire sa révolution.
La blockchain, comment ça marche ?
- L’identification de chaque partie s’effectue par un procédé cryptographique.
- La transaction est envoyée à un réseau (ou « nœud » de stockage) d’ordinateurs situés dans le monde entier. Chaque « nœud » héberge une copie de la base de données dans lequel est inscrit l’historique des transactions effectuées. Toutes les parties prenantes peuvent y accéder simultanément.
- Le système de sécurisation repose sur un mécanisme de consensus permettant de valider l’ajout d’informations. Les données sont authentifiées et validées par les (participants) validateurs puis dupliquées et partagées entre tous les nœuds de réseau. La transaction ainsi validée est ajoutée dans la base sous forme d’un bloc de données chiffrées (c’est le « block » dans blockchain).
- La décentralisation de la gestion de la sécurité empêche la falsification des transactions. Chaque nouveau bloc ajouté à la blockchain est lié au précédent et une copie est transmise à tous les « nœuds » du réseau. L’intégration est chronologique, indélébile et infalsifiable.
En savoir plus sur la blockchain
A lire aussi :
Trackdéchets sera généralisé fin 2021
« L’Echo circulaire a cessé sa parution mais l’actualité de l’économie circulaire continue d’être suivie par "Déchets Infos". »