L’industrie du recyclage a dû tout au long de son histoire, faire face à de nouveaux défis, pour satisfaire la demande du marché, ou se soumettre aux réglementations environnementales. L’entreprise n’a pas d’autre choix que de faire évoluer ses métiers. Dans le cadre de cette transition écologique, le recycleur a pris conscience que sa survie dépend d’une recherche constante de qualité. Dans deux secteurs en particulier que sont le transport de déchets et la gestion des biodéchets, la montée en compétences apparaît très nettement.
Comment passer de la récupération classique de ferrailles, de papiers ou de plastiques au recyclage de gisements plus complexes et plus diversifiés tout en favorisant un traitement relocalisé et la création d’emplois ? Pour la plupart des entreprises du recyclage, PME, ETI ou grand groupe, la priorité des priorités réside désormais en un seul mot : la qualité. Les professionnels du recyclage ont compris depuis plusieurs années que leur travail a du sens s’il permet de transformer un maximum de produits ou de matériaux usagés en nouvelles matières premières, prêtes à l’emploi. La collecte de certains flux de déchets finissant dans un trou ou un incinérateur n’est plus à l’ordre du jour. L’industrie du recyclage investit dans l’innovation technologique, pour mieux collecter, trier, préparer et transformer les matières. Plus la qualité sera au rendez-vous, plus l’entreprise aura des chances de vendre correctement le fruit de son travail. « Nous sommes confrontés à des flux de déchets parfois complexes ou en mélange, qui nous poussent à nous équiper en robots de tri et à automatiser certaines opérations de traitement, souligne Hugues Bapst, du groupe Schroll en Alsace. De plus en plus, on s’inspire d’autres secteurs industriels comme l’automobile ou la pharmaceutique. Cela allège en outre le seuil de pénibilité des salariés sur nos chantiers ». Au sein de l’entreprise de traitement multi-matériaux, les responsables n’hésitent pas à visiter les écoles d’ingénieurs et de management de Strasbourg pour parler métier aux étudiants, sensibilisés aux questions environnementales.
Biodéchets et règles sanitaires
L’ambition d’une entreprise de recyclage est non seulement de trier un maximum de déchets en vue de leur transformation, mais également de tendre quand cela est possible, vers des produits semi-finis (broyage et régénération des matières plastiques ; préparation de combustible solide de récupération). « C’est à ce moment-là que de nouvelles compétences sont requises dans nos métiers. Chez Schroll, cette bascule a déjà eu lieu sur les déchets plastiques, la collecte et le déconditionnement des biodéchets. Avec encore une fois, un seul objectif : produire de la qualité » insiste Hugues Bapst.
La volonté d’élargir les métiers à de nouveaux gisements n’est pas le fait du hasard. C’est en particulier le cas chez Paprec : « la collecte et le traitement des biodéchets a commencé dans notre groupe il y a plus de six ans sur deux territoires, en Normandie sur une unité de méthanisation et en Alsace avec l’exploitation d’un site de compostage. Notre expérience sur la gestion des déchets ménagers nous positionne naturellement sur la collecte des biodéchets, obligatoire d’ici à 2023. Pour autant, cette activité ne ressemble pas à nos métiers traditionnels de traitement, même si nous avons déjà un savoir-faire sur les déchets verts et les boues de station d’épuration. Il est nécessaire de s’adapter, d’investir et surtout de former nos agents » insiste Morgane Gorria, responsable Valorisation Organique et Méthanisation chez Paprec. Si à l’heure actuelle, il est question de ne collecter que quelques kilos de biodéchets par semaine, une formation en interne s’est révélée indispensable. La collecte en premier lieu implique une réorganisation des tournées et une compétence spécifique à utiliser par exemple des bennes bi-compartimentées.

Cela implique pour les chauffeurs de connaître les règles sanitaires et de contrôle sur la qualité. « Ces contraintes ne sont pas aussi poussées quand il s’agit de traiter des papiers, des plastiques ou des métaux, même si les exigences de tri sont de plus en plus élevées. Ici, on a à faire à des sous-produits animaux régis par des réglementations très strictes d’hygiène pour éviter le développement de bactéries » indique Morgane Gorria. Sur les sites de regroupement, les caisses-palettes contenant des biodéchets doivent être transférées rapidement dans des bennes, pour que celles-ci soient acheminées tout aussi rapidement vers les exutoires, tels que la méthanisation ou le compostage. De la même manière que l’obligation de porter des casques et des gants pour se protéger des chutes et des coupures en manipulant des déchets secs, les agents doivent aussi avoir des protections contre des bactéries invisibles. « L’évolution des compétences et les formations prescrites en interne pour traiter les biodéchets et d’autres flux, amènent nos opérateurs de collecte et de tri à s’impliquer davantage sur la qualité de leurs gestes et des produits qu’ils traitent », ajoute Morgane Gorria.
Formations maison

Spécialiste de la collecte des déchets de la restauration, l’entreprise Moulinot a été créée fin 2013 par Stéphane Martinez, restaurateur de profession. Son idée : réduire le gaspillage des déchets alimentaires en sensibilisant ses homologues à de meilleures pratiques et en favorisant le lombricompostage. Après une année d’expérimentation, Moulinot développe la collecte des déchets organiques auprès de la restauration privée et collective ainsi que sur les marchés alimentaires. Cela représente aujourd’hui 1300 points de collecte en Ile-de-France. Depuis sa création, la société est équipée d’une flotte de 25 camions bennes pouvant se déplacer en milieu urbain dense. « Nos bennes étanches sont pesées, et font l’objet d’un suivi informatique. En plus de cette rigueur de traçabilité et d’hygiène, nous formons et accompagnons le personnel de restauration à mieux gérer leurs déchets et à mieux les trier, pour obtenir en amont une bonne qualité de matière organique, indispensable au traitement final », explique Fabien Delory, directeur général de Moulinot. Cela implique de la part des 45 salariés en insertion dans l’entreprise d’acquérir un savoir-faire spécifique. Depuis 2019, les chauffeurs collecteurs peuvent bénéficier d’une formation maison de deux mois. La finalité de cette formation garantit le contrôle et la qualité de la matière, explique le directeur de Moulinot qui travaille en partenariat avec de grands groupes de traitement en quête de personnel qualifié. Actuellement, dans la collecte des déchets organiques, du transport et de leur préparation, la plupart des entreprises forment eux-mêmes leurs salariés. Principal avantage : transmettre le savoir correspondant aux besoins de l’entreprise.
Pour le groupe familial Brangeon, basé à Mauges-sur-Loire (49), spécialisé dans la collecte et la gestion de déchets ménagers, les biodéchets exigent des matériels et une organisation spécifique, mais d’un point de vue compétences transport, ils ne diffèrent pas vraiment des autres typologies de déchets, affirme Victor Brangeon, directeur général : « nos efforts sur les solutions de collecte et de traitement des biodéchets mobilisent nos équipes qui s’appuient sur leur expérience terrain. Nos innovations visent surtout à améliorer les performances de collecte, mais aussi à réduire les déchets. C’est ce que nous appelons notre vision zéro déchet, basée sur le tri à la source, et qui nous pousse sans cesse à proposer des solutions inédites auprès des foyers et des professionnels ». En 2018, Brangeon a expérimenté, avec la collectivité Cyclad (17), la collecte séparée des biodéchets auprès de 800 foyers volontaires. Ce test conduit avec l’Ademe a permis d’entériner en situation réelle la baisse des volumes de déchets non valorisables, grâce à un tri plus performant de la poubelle grise.
A la tête de l’entreprise BM Environnement, spécialisée dans le transport des déchets, Serge Ponton a développé il y a sept ans, une activité autour de la collecte et du déconditionnement des biodéchets, BM Biodec : « le transport des déchets a beaucoup évolué depuis quelques années, s’associant à de nouveaux outils et pratiques. La digitalisation embarquée est de plus en plus présente et nos chauffeurs sont systématiquement soumis à des formations d’éco-conduite ». Des compétences qui assurément, apportent à ce métier un nouveau souffle. A cela s’ajoute souvent le renouvellement des flottes dans les entreprises pour obtenir des véhicules plus performants, moins énergivores et équipés de nouvelles fonctions. « De notre côté, nous n’avons pas de problème de recrutement ; nous avons actuellement deux chauffeurs que nous voulons former selon nos besoins. La collecte des biodéchets exige de faire un peu plus que du transport. Des règles sanitaires impliquent un lavage des bennes et des bacs, et une conduite adaptée aux matières organiques liquides, destinées à la méthanisation » assure Serge Ponton. Et d’ajouter : « les évolutions réglementaires ont toujours entraîné des adaptations dans notre secteur. Bien souvent les entreprises du recyclage sont amenées à former elles-mêmes leurs salariés pour les rendre opérationnels et pointus dans leur savoir-faire ».
Transport et éco-conduite
L’entreprise Brangeon transporte des marchandises générales depuis un siècle, et des déchets depuis 1973. À ce jour, 350 conducteurs routiers interviennent pour la collecte et le transport de déchets au sein de l’entreprise. « Au-delà des aspects techniques et organisationnels incontournables, nous les accompagnons dans l’évolution de leur métier. Nos conducteurs sont les ambassadeurs de nos activités et représentent l’entreprise auprès de nos clients au quotidien : depuis la collecte de déchets « entrants » jusqu’au transport de matières premières « sortantes » vers les filières de transformation » assure Victor Brangeon. Principal enjeu de ce métier : contrôler la matière avant le chargement afin d’assurer sa qualité en vue d’être recyclée. Les opérateurs sont formés sur la nature spécifique des déchets transportés et assurent la traçabilité avec des bons de suivi de déchets. « Ils ont une sensibilité technique et une connaissance des matières de plus en plus recherchée. Nous mettons à leur disposition des matériels récents et performants » souligne le directeur général.

Ainsi, la collecte des déchets en porte-à-porte à préhension latérale apporte au poste de conducteur de véhicule de collecte une vraie valeur ajoutée. Le chauffeur opère avec des caméras, joystick , puces d’identification. On est aujourd’hui loin de la simple conduite routinière. Pour le transport de bennes, là aussi, l’automatisation entre en compte avec par exemple du bâchage automatique. « Le passage de relais s’opère entre le conducteur routier et ses collègues opérateurs de plateformes, ce qui donne une perspective très valorisante au rôle de chacun. Cela nous permet aussi d’être très attentifs à l’aspect sécurité, indique Victor Brangeon. Ces efforts renforcent notre attractivité et la fidélisation des équipes qui participent à l’évolution du savoir-faire de l’entreprise et au développement d’offres sur mesure. En résumé, si l’évolution des métiers du recyclage a rendu plus complexe le transport des déchets, cela a lui donné aussi plus de valeur ajoutée ». A l’heure où les activités de traitement des déchets et le recyclage sont en première ligne des politiques de transition écologique, l’apprentissage de ces métiers mérite un soutien politique fort. Pourtant, cela est encore loin d’être le cas.
Formarec stoppé dans son élan
L’organe de formation professionnelle Formarec, créé par Federec vient d’être stoppé dans son développement. Marc Péna qui avait repris le flambeau de l’association fin 2017, a quitté la présidence en début d’année. Pourtant, il croyait ferme à l’idée de rassembler la connaissance acquise dans la profession pour accompagner l’évolution des métiers du recyclage et la porter sur les bancs universitaires. Dans ce contexte, plusieurs projets ont été étudiés et lancés dès 2018 : « l’enjeu de la formation et de la professionnalisation des salariés est important pour notre industrie afin de gagner en performance ». Parmi les derniers chantiers en cours, figure la création d’outils numériques, de référentiels et de catalogues des matières. Toutefois, le conseil d’administration de Federec a décidé de mettre un terme à cette initiative début 2020. Parmi les raisons, la loi sur la liberté de choisir son avenir professionnel a bouleversé les systèmes de financement de la formation en transformant les Opca en Opco (Opérateurs de Compétences). Ces changements ont entraîné un manque de lisibilité pour les entreprises sur les fonds pouvant être dédiés à des actions de formation. Le modèle économique de Formarec en a donc été impacté. La réforme du financement de la formation professionnelle a eu raison de l’organisation : « sans financement, nous avons dû annuler 75 % des formations proposées en 2019. Nous avons donc choisi de fermer cette activité » déplore Marc Péna. Cependant, une trentaine de formations restent à disposition de Federec. La fédération reste mobilisée sur l’attractivité des métiers, la montée en compétences des salariés et les outils à créer pour accompagner les entreprises. Des travaux et réflexions paritaires sont en cours au niveau du Comité Stratégique de la Filière déchets et du nouvel Opco inter-industriel.
Savoir :
La journée mondiale du recyclage aura lieu le 18 mars 2020. Initiée par le BIR (Bureau of International Recycling) il y a deux ans, elle se traduira en France par plusieurs événements organisés par Federec en direction du grand public et en particulier des jeunes. En savoir plus
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