Le rôle du plastique est majeur dans de nombreux secteurs d’activité, mais son utilisation n’est pas sans impact environnemental sur l’ensemble de la chaîne de valeur. Alors que l’Europe se fixe des objectifs de neutralité carbone et s’engage vers une économie circulaire, les plastiques doivent plus que jamais entrer dans le moule. Dans un rapport intitulé « Mesurer la circularité des plastiques en Europe », l’AEE identifie neuf indicateurs pour améliorer l’ensemble du cycle de vie des polymères.
L’emploi des plastiques répond à des attentes précises en termes de résistance, légèreté, esthétisme, protection et sécurité, que d’autres matériaux n’ont pas réussi jusqu’ici à satisfaire. Mais son impact environnemental et sur la santé relatif à sa production et à sa transformation reste globalement plus élevé que tous ces bénéfices à l’usage. Tout d’abord, le raffinage du pétrole entraîne des émissions polluantes directes (forage, torchage, etc.), ainsi que des émissions indirectes, via la production d’énergie. D’autres risques sont liés aux eaux usées contenant des hydrocarbures dispersés, des substances et des produits chimiques dangereux ainsi qu’à d’éventuels déversements d’hydrocarbures et de produits chimiques. La fabrication génère également différents polluants (particules, NOx, SOx) et des émissions liées à l’énergie utilisée. Au cours de la transformation et l’utilisation, des micro et nanoplastiques peuvent se former et être rejetés dans l’environnement. En fin de vie, la gestion des déchets plastiques génère des émissions directes liées à la combustion et à la consommation d’énergie lors du recyclage.
Alors que la Commission européenne vise à atteindre la neutralité carbone d’ici 2050, le plan d’action UE 2020 pour l’économie circulaire souligne la nécessité de prendre des mesures pour renforcer la circularité et atténuer les effets environnementaux des plastiques. Dans ce contexte, le laboratoire de mesures de la circularité de l’AEE (Agence européenne de l’environnement) vient de publier un rapport sur la circularité des plastiques en Europe. L’étude s’appuie sur plusieurs données et a identifié neufs indicateurs sur lesquels, il est urgent d’agir : capacité de recyclage mécanique ; exportation des déchets hors UE ; cours moyen des matières secondaires ; consommation totale ; rejet sur les plages européennes ; largage non intentionnel de micro-plastiques ; production de plastiques biosourcés ; émissions de GES issues de la chaîne de valeur des plastiques en Europe ; circularité des plastiques (incorporation de matière recyclée en Europe issue du recyclage en Europe).
Encourager le recyclage intra-européen

Ces indicateurs marquent différentes étapes du cycle de vie des plastiques ; ils dressent un état des lieux et identifient des tendances à renforcer ou au contraire à inverser. Ainsi, en ce qui concerne la fin de vie des plastiques, l’étude souligne que les capacités de recyclage mécanique augmentent trop lentement par rapport aux gisements disponibles : 11 millions de tonnes de capacité en Europe en 2021. Or le recyclage à l’échelle d’un pays ou de l’Union européenne contribue à réduire les coûts de l’industrie de transformation, respecte les normes environnementales de l’UE et offre une source de matières premières secondaires à proximité des sites de transformation. Une ombre au tableau cependant ; selon l’AEE, 99 % de la capacité de recyclage du plastique relève à ce jour de procédés mécaniques. En d’autres termes, tous les déchets plastiques ne pourront pas être valorisés de cette manière ou risquent d’être recyclés dans des applications à moindre valeur ajoutée. En 2018, dans le cadre de la Stratégie européenne pour les plastiques, la Commission européenne avait lancé Circular Plastics Alliance. Objectif : atteindre 10 millions de tonnes de plastiques recyclés dans les produits finaux d’ici 2025. Il s’avère que les matières plastiques traitées par recyclage mécanique ne représentent qu’environ 65 % des déchets plastiques entrant dans ces installations.
Pour recycler au maximum ces déchets sur le territoire européen, le rapport pointe la nécessité de réduire le grand export. Entre 2016 et 2022, les exportations hors UE ont diminué de 57 %, mais ce mouvement est perceptible surtout depuis 2018, date à laquelle la Chine, grand importateur de déchets plastiques, a dit stop. Cette mesure a contraint l’Europe à développer ses infrastructures de collecte et de traitement. La baisse des exports hors UE a été relayé par une relance du commerce intra-européen et des exportations vers des destinations plus proches comme la Turquie. D’autres facteurs de changement incluent les amendements à la Convention de Bâle et les politiques européennes visant à améliorer la qualité des matériaux recyclables, ainsi que les investissements dans les capacités de recyclage nationales. Comme quoi, les contraintes peuvent servir de tremplin à l’innovation et à de nouvelles politiques constructives.
Juste valeur
Encourager le recyclage national implique aussi que la valeur des déchets plastiques soit définie au plus juste, en fonction de la demande du marché. Le prix des déchets plastiques fournit un indicateur utile pour évaluer le degré de développement des matières secondaires, ainsi que le rôle du commerce intra et hors-UE dans la gestion des déchets de l’UE, mentionne l’étude. En principe, une hausse du prix des déchets plastiques devrait être déclenchée par une demande de matières secondaires ou par une qualité supérieure (ou les deux). Au contraire, un prix plus bas peut être lié à une moindre demande de matières secondaires et/ou à une moindre qualité des déchets plastiques. En 2012, le prix moyen des déchets plastiques était de 334 euros/tonne, tandis que la valeur la plus basse a été atteinte en 2020 (247 euros/tonne) avant d’augmenter en 2021 et 2022, pour atteindre la valeur la plus élevée en 2022, à 467 euros/tonne. Les raisons possibles des changements survenus au cours des dernières années peuvent s’expliquer notamment par l’interdiction chinoise entrée en vigueur en 2018, la pandémie Covid19, des amendements à la Convention de Bâle en 2020 et une augmentation supposée de la qualité des plastiques à recycler. L’élaboration des politiques de l’UE sur les exigences en matière de contenu recyclé a également pu stimuler la demande de plastiques recyclés, et de fait leur prix. Une augmentation du commerce de déchets plastiques est une bonne nouvelle en termes de transition vers une économie circulaire, si ces matériaux sont utilisés comme substituts aux matériaux vierges et si cela n’entraîne pas une production supplémentaire de déchets plastiques, souligne le rapport.
Consommer moins de plastiques

Qui dit circularité, dit préservation des ressources et prévention. En vue de rendre les plastiques plus circulaires, autant en réduire la consommation. Enjeu majeur, puisque les plastiques sont partout. Les données sur la consommation des plastiques en Europe montrent une légère diminution, passant de 58,8 millions de tonnes en 2018 à 56,5 millions de tonnes en 2020, soit 107 kg/habitant et par an. Toutefois, mentionne l’étude, une prudence s’impose sur l’analyse de ces données, sans doute biaisées par le Covid en 2020 et l’absence de recul. L’étude se concentre notamment sur la consommation des résines d’origine fossile qu’il faut absolument réduire. Plusieurs mesures réglementaires peuvent y contribuer (stratégie européenne sur les plastiques, directive sur les emballages et les déchets d’emballages et directive sur les plastiques à usage unique). Dans le même temps, l’Europe devrait promouvoir des alternatives comme les plastiques biosourcés. Ils sont produits à partir de sources de biomasse renouvelables (canne à sucre, cultures céréalières, cultures oléagineuses ou sources non alimentaires comme le bois, de déchets organiques et de sous-produits tels que les huiles de cuisson usagées, la bagasse et le tallöl). Principal atout : un impact climatique (émissions de GES tout au long de leur vie) plus faible que les plastiques d’origine fossile. Avec une réserve : limiter leurs effets sur l’environnement (conflit d’usage, utilisation des terres, utilisation de l’eau, biodiversité, etc.)
Certains plastiques d’origine biologique sont chimiquement identiques aux polymères d’origine fossile, et comprennent le bio-PET et le bio-PE. En fin de vie, ils peuvent être collectés et recyclés avec leurs homologues fossiles. D’autres polymères biosourcés tels que le PLA, le PHA ou les mélanges d’amidon sont biosourcés et biodégradables. Ces plastiques sont incompatibles avec les filières de recyclage classiques. La capacité mondiale de production de bioplastiques a plus que doublé depuis 2010. Aujourd’hui, environ 2,2 Mt, soit 0,5 % des plastiques présents sur le marché mondial, sont d’origine biologique. La part de ces matières dans la production totale de plastiques n’augmente que légèrement d’année en année (de 0,54 % en 2013 à 0,56 % en 2022). Cela est dû au fait que la production de plastiques fossiles augmente également.
Des déchets évitables
Dans une économie circulaire du plastique, les rejets de plastiques dans l’environnement sont réduits au minimum. Cet indicateur aborde notamment les déchets plastiques présents (déposés ou échoués) sur les plages européennes*. Des études réalisées dans ce domaine mettent en évidence en moyenne 481 articles trouvés tous les 100 mètres sur les plages européennes en 2022. Autre découverte : bon nombre sont des articles en plastique à usage unique contribuant à la pollution marine. Les déchets marins sont des déchets souvent mal gérés à terre, et non collectés. Les coûts des déchets pour la pêche et le tourisme/loisirs de l’UE s’élèveraient au minimum à 61,7 et 630 millions d’euros respectivement pour l’Europe.
Dans la lutte contre ces déchets marins, l’Europe a mis en place un panel de directives plus ou moins efficaces : directive-cadre sur la stratégie pour le milieu marin (DCSMM), directive sur les plastiques à usage unique (SUPD) et le plan d’action zéro pollution (ZPAP). Si la directive SUP interdit certains articles en plastique à usage unique qui représentent une part importante des déchets marins en Europe (47 % en 2022), la présence d’infrastructures de collecte et de recyclage performants doit aussi être encouragée. L’un des six principaux objectifs intermédiaires du ZPAP pour 2030 est de réduire de 50 % les déchets en mer. Ces barrières réglementaires suffiront-elles à stopper ces pollutions sournoises et dangereuses pour l’environnement et la santé ? Au regard des données collectées jusqu’en 2022, les tendances générales montrent des fluctuations d’une région à l’autre. Les plages de la mer Méditerranée et de la mer Noire sont plus jonchées que celles de l’océan Atlantique du Nord-Est et de la mer Baltique. Selon l’agence, nous sommes encore très loin du compte.
A côté des macro déchets identifiés sur la plage, il y a les autres, invisibles à l’oeil nu. Dispersés dans tous les milieux naturels, les micro-plastiques (moins de 5 mm) sont devenus un fléau. En Europe, la législation distingue deux catégories de micro-plastiques : ceux ajoutés intentionnellement, dans les cosmétiques ou les produits de soins personnels, et ceux rejetés involontairement dans l’environnement, associés à l’utilisation des textiles (lavage) dont 60 % sont fabriqués à partir de plastiques, aux pneus (usure) ou aux peintures. Ainsi, en 2019, 21 % des 2,4 millions de tonnes de polymères plastiques utilisés dans les peintures dans l’UE se sont répandus dans l’environnement sous forme de micro-plastiques. La DG Environnement estime qu’entre 0,7 et 1,8 million de tonnes de micro-plastiques ont été rejetées involontairement cette année-là.
Décarboner la chaîne de valeur
La phase de production pèse le plus lourd dans l’impact carbone de la chaîne de valeur du plastique. Pour rappel, en 2018, la majorité (63 %) des émissions de GES dans la chaîne de valeur du plastique de l’UE provenait de la production. La conversion des polymères en produits représente 22 %, et le traitement des déchets plastiques en fin de vie, 15 %, principalement en raison de l’incinération. Les émissions totales de GES de la chaîne de valeur du plastique de l’UE pour 2020 s’élevaient à 191 millions de tonnes d’équivalent CO2. À titre de comparaison, les émissions annuelles totales de GES de la Belgique étaient de 123 millions de tonnes. Malgré les limites et la difficulté d’obtenir des données consolidées dans ce domaine, le rapport encourage la réduction des émissions de CO2 à travers des politiques volontaristes de recyclage et la réduction de la consommation en ciblant certains produits à usage unique. Cette décarbonation de la chaîne de valeur des plastiques ne peut pas être complète si elle n’incite pas à incorporer de la matière recyclée dans de nouveaux produits. La circularité des matières plastiques dans l’UE représente l’indicateur des plastiques secondaires consommés. Son augmentation est indispensable pour réduire la consommation de matière d’origine fossile et les émissions de CO2. Le taux de circularité tel que défini par l’UE affiche une tendance à la hausse, atteignant 8,1 % en 2020, contre 6,8 % en 2018. Cela serait dû à la fois à une utilisation accrue de matériaux recyclés et à une légère diminution de la consommation de plastique dans l’UE (surtout pendant le Covid19). Bien que la méthodologie de calcul ne soit pas directement comparable, la circularité des plastiques reste magré tout inférieure à la circularité globale de l’UE, qui était de 11,7 % en 2020.
Manque de transparence
Comme le souligne le bilan de la loi AGEC en France, tant que les données seront axées sur la gestion des déchets et le recyclage, la circularité des plastiques restera fragile et incomplète. L’AEE pointe également plusieurs lacunes sur les données concernant le volume total de plastiques incorporés dans les produits mis sur le marché en Europe. L’agence européenne déplore que le manque de transparence a été un obstacle majeur pour mesurer la circularité des plastiques en Europe. Les problèmes de disponibilité, de fiabilité et de couverture des données empêcheraient selon l’AEE des prises de décision en vue de promouvoir la circularité des plastiques. Sans doute ici, plusieurs pistes d’amélioration à mener à l’échelle des Etats membres.

- Les cinq principaux éléments trouvés sur les plages européennes en 2022, par ordre décroissant : mégots et filtres de cigarettes (23,4 %) ; pièces en plastique 2,5 > < 50 cm (9,5 %) ; morceaux de polystyrène 2,5 cm > < 50 cm (5,3 %) ; autres articles en plastique (identifiables) (4,6 %) ; bouchons/couvercles en plastique pour boissons (3,9 %)
Crédit : Pixabay, Valorplast, Suez, AEE
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