Recyclable à l’infini, le matériau verre possède une autre corde à son arc : il est réemployable. En France, on avait presque oublié cet avantage, avec la disparition des bouteilles consignées. Cette pratique pourrait revenir dans les habitudes avec la construction d’une nouvelle filière. Après plusieurs initiatives locales sur la consigne du verre, le secteur se structure à plus grande échelle. Au premier rang, les verriers commencent à prendre la chose au sérieux.
« En tant qu’experts du verre, nous devons aller au-delà du matériau recyclable à l’infini. C’est un excellent point de départ pour notre industrie, mais c’est bien son réemploi qui en fait un matériau durable ». Ce propos du PDG de Verallia marque-t-il un tournant radical de l’industrie verrière française ? Il a quand même fallu une obligation législative dans l’hexagone (loi AGEC de 2020) pour que l’emballage en verre bascule davantage vers le réemploi. Verallia est le premier producteur européen et le troisème mondial d’emballages en verre pour les boissons et produits alimentaires : pots de Nutella, sirops Teisseire et Vedrenne, crèmes desserts L’Onctueux de Rians ou Petits Pots de Crème La Laitière, bouteilles de vin, champagne, spiritueux etc. Le verrier est présent dans 12 pays avec l’implantation de 34 usines pour un chiffre d’affaires de 3,4 milliards d’euros en 2022.
Réemploi contraint
Si le procédé de fabrication du verre est resté le même depuis des siècles, les défis environnementaux obligent cette industrie à revoir ses procédés et ses stratégies de développement. Parmi les nouveaux paramètres à prendre en compte, la réduction des emballages et la décarbonation de l’outil de production. D’autres contraintes comme la hausse du coût de l’énergie et des matières premières ainsi que les tensions sur l’approvisionnement de certaines ressources comme le calcin poussent à bousculer les habitudes industrielles. Le verrier a pris conscience que le recyclage ne suffit plus à garantir sa production. Depuis plus de trois ans, Verallia comme d’autres verriers en France entrevoient le réemploi comme un nouveau vecteur d’avenir. Pour soutenir cette orientation, la REP emballages accompagne les metteurs en marché et lesdistributeurs. La standardisation de plusieurs familles de contenants est en cours (voir article). Pour rappel entre 2017 et 2019, seulement 6 à 7 % des emballages en verre réutilisables ont été produits et vendus chaque année par les 145 membres de la fédération européenne du verre d’emballage (Feve). Si la consigne pour réemploi des bouteilles en verre est une habitude bien ancrée dans les pays d’Europe du Nord et en Allemagne, en France, le marché de l’emballage en verre ménager a délaissé cette pratique depuis les années 70, sauf pour le secteur CHR.
Seulement voilà en France, le retour du réemploi à grande échelle signifie pour les acteurs de la filière, fabricants et distributeurs, une réorganisation de leurs activités. Le gouvernement veut généraliser la consigne en verre pour réemploi partout et très rapidement afin de sortir des emballages plastiques d’ici à 2040. À ce jour, en France, à peine 2 % des emballages ménagers sont réemployés. L’objectif est de passer à 10% en 2027. Cela suppose de repenser à la fois la chaîne de valeur et logistique du verre, de sa conception technique à sa collecte et jusqu’à son lavage, en passant par la structuration de nouveaux modèles en matière de réemploi, sur des marchés aux maturités et contextes réglementaires hétérogènes ; mais également d’accompagner l’évolution des comportements des consommateurs dans cette démarche.
Pionniers locaux
Dans le cadre de sa transition écologique, Verallia s’est engagé depuis 2020 à réduire les émissions de CO2, accroître le taux de verre recyclé dans ses productions et développer le réemploi. Sur ce dernier volet, le verre a sans doute une longueur d’avance par rapport au plastique. Il peut en effet être réutilisé jusqu’à 30 ou 50 fois sans s’altérer, avant d’être à 100 % recyclé, sans perte de matière. De plus, le réemploi permettrait de diviser par quatre la consommation énergétique et les émissions de CO2 des bouteilles en verre. Ce calcul réalisé par Verallia correspond à une bouteille réemployable effectuant vingt cycles (sur la base de 95% de taux de retour) dans une même région française, en comparaison à un bouteille à usage unique, plus légère et recyclée.
Mais les industriels ne font pas tout. Comme le montrent plusieurs initiatives pionnières en France, c’est d’abord sur le terrain à l’échelle d’une ville ou d’un département que les actions se sont déployées : Rebooteille, Oc’Consigne, Consign ‘Up, ReBout’, Haut la Consigne, la Consigne Bordelaise, Distro, En Boîte le Plat ou encore Bout’à Bout’ pour ne citer que quelques entreprises engagées dans le réemploi d’emballages en verre. Lorsque plusieurs actions locales ont commencé à émerger il y a quatre ou cinq ans dans l’hexagone, l’inquiétude et la critique ont été les premières réactions des verriers et surtout des recycleurs (producteurs de calcin). Pour une industrie qui vit essentiellement autour de la collecte et du recyclage, le réemploi a été d’emblée perçu comme un danger. Avec comme principaux arguments : on ne peut pas faire voyager les bouteilles de vin vides à travers toute la France sans impact environnemental et économique ; le réemploi d’emballages en verre nécessite de déployer plusieurs sites de lavage, qui vont consommer beaucoup d’eau ; le réemploi concurrence la production des bouteilles neuves et détourne le verre à recycler.
Bout’ à Bout’ change d’échelle
Lancée en 2016 à Nantes en tant qu’association, Bout’ à Bout’ accompagne les producteurs dans la transformation de leurs produits (bouteilles et étiquettes), les acteurs de la distribution à travers des outils de communications. En aval, ellecollecte, massifie, trie, stocke, lave et revend les contenants en verre aux producteurs. Présente sur l’ensemble de la chaîne de valeur du réemploi, Bout’ à Bout’ devenue entreprise, évolue pour l’instant dans une partie du Grand Ouest. Après la région Pays de la Loire, son périmètre devrait s’étendre à court terme vers la Bretagne et Nouvelle-Aquitaine. Bout’ à Bout’ travaille aujourd’hui avec 500 références de boissons et lance de nouveaux recrutements. L’entreprise totalisera d’ici la fin de l’année une trentaine de salariés. En 2022, elle a collecté en Pays de la Loire plus de 700 000 bouteilles réemployables auprès de 220 points de vente et de collecte partenaires.
Une levée de fonds de 7,3 millions d’euros réalisé au printemps 2023 auprès de plusieurs investisseurs privés et public (industriels de la filière verre, distributeurs de boissons, pouvoirs publics et citoyens), lui permet désormais de passer à la vitesse supérieure. A commencer par la construction et l’exploitation d’une usine de lavage de grande capacité. Le site est en rodage et sera opérationnel d’ici fin septembre, assure Yann Priou, directeur général de Bout’ à Bout’ : « cette usine, basée à Carquefou, près de Nantes, représente un investissement de trois millions d’euros. Dans un premier temps le site va traiter environ 10 000 bouteilles/heure, pour atteindre 20 000 bouteilles/heure à terme, soit une capacité de plus de 60 millions de bouteilles et bocaux par an ». Les machines principales sont en place. Après un tri des lots pour des campagnes de lavage homogènes, les contenants seront immergés dans des bains de 85°C. Un rinçage en eau pure est effectué à 45°C pour ne laisser aucune trace sur le verre. Les flacons passent ensuite dans une zone propre pour être séchés par de l’air traité. En bout de chaîne, une ligne inspectrice munie de douze caméras réalisera un contrôle qualité complet. L’usine qui embauchera à terme 30 personnes, vise à rassurer toute l’industrie agro-alimentaire. Le reste des fonds levés va servir à structurer le réseau Bout’ à Bout dans le Grand Ouest, à recruter, à travailler sur l’innovation, et à déployer une stratégie de communication.
A la conquête de l’Europe
Le groupe Verallia a choisi de soutenir le site de lavage en prenant une participation minoritaire (montant non dévoilé) pour accompagner le changement d’échelle. « Nous allons apporter notre savoir-faire verrier, sur la maîtrise des contrôles qualité. L’objectif est d’appliquer la même rigueur sur le réemploi que pour chaque nouvel emballage qui sort de nos lignes de production. Nous pourrons également partager notre savoir-faire logistique, sur le plan de la palettisation robotisée, du stockage et du transport jusqu’aux clients. L’enjeu est de permettre aux clients d’accéder à une solution de réemploi pertinente pour eux, sûre et efficace », annonçait Pierre-Henri Desportes, Directeur Général de Verallia France, en mai 2023.

Le groupe verrier ne compte pas s’en arrêter là. Plusieurs projets sont en cours en Europe. En Allemagne, pays rodé au réemploi, Verallia va investir dans sa propre gamme nationale de bouteilles de vin 0,75 litre réutilisables et disponibles en deux teintes. Ce projet d’envergure permet à la filiale allemande de se positionner comme l’une des pionnières du réemploi et un prestataire de services complet pour la fabrication, la livraison, le nettoyage et la logistique. Disponible dès le deuxième trimestre 2024, cette gamme a été spécifiquement développée pour répondre aux contraintes de standardisation et de robustesse, tout en conservant une liberté de personnalisation à travers la création de décors spécifiques et en laissant aux vignerons la possibilité d’exprimer leur propre identité. En Espagne, le verrier est impliqué dans sur un projet vinicole innovant porté par la fédération espagnole du vin (FEV) et baptisé REBO2VINO. L’objectif est d’analyser l’impact et la viabilité d’un système de réutilisation des bouteilles au sein du secteur vinicole, sur tous les maillons de la chaîne de valeur et de cycle de vie du produit. Cette gamme, développée avec des laboratoires internationaux, répond à un besoin d’optimisation du nombre d’utilisations de chaque bouteille. Ce projet est soutenu par l’Europe à hauteur de 563 000 euros. C’est une première étape avant de développer ce modèle à l’échelle nationale en CHR. Les travaux se poursuivront jusqu’en mars 2025, afin de déployer ce modèle à l’échelle européenne. Enfin, à l’issue d’un « Re-use Lab » mené par Verallia en mars 2023, la filière italienne a réuni plus d’une centaine d’acteurs clés pour faire le point sur les circuits d’économie circulaire présents sur le marché local et les opportunités de développement du réemploi. Cette action est un préambule à un futur projet pilote en Italie.
En soutenant officiellement le réemploi à travers ces projets et en publiant un livre blanc à ce sujet en 2022, Verallia ne se coupe pas l’herbe sous le pied, affirme Yann Priou : « bien au contraire, le groupe met en lumière la durabilité du matériau verre et par conséquent fait la promotion de son activité. Le groupe comme l’ensemble de l’industrie verrière ont tout intérêt à contribuer au réemploi et à trouver des synergies avec les nouveaux acteurs de cette filière pour prospérer ».
En plus :
Circularité au menu de Verallia
- intégrer 59 % de calcin externe en 2025 et 66 % en 2030 (Vs 55, 7 % en 2022) ;
- encourager le recyclage au Brésil (projet Vidro Vira Vidro) en ajoutant 700 bennes de collecte d’ici la fin d’année 2023 contre 200 aujourd’hui ;
- réduire de 3 % en moyenne le poids des produits standards non consignés d’ici 2025 (vs 2019), soit 25 % de la production pour la France ;
- réduire l’eau utilisée dans la production du verre (une bouteille en verre de 75cl produite par Verallia en 2022 équivaut à un verre d’eau de 16cl consommé).
Crédit : Pixabay, Verallia, Theo Viallard
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