Depuis près de dix ans, les trois bâtiments du siège de La Redoute, implantés à Roubaix sont en rénovation en vue d’une seconde vie. Pour la collectivité locale, pas question de tirer un trait sur un pilier économique historique de la région. Aujourd’hui la réhabilitation du site a déjà permis d’héberger un incubateur de start-ups et s’achèvera en 2025 avec un chantier inédit d’économie circulaire tourné vers une logique de réemploi de matériaux in situ.
Sur le site de Blanchemaille, les bâtiments Fontenoy, Pollet, Moreau rappellent l’époque florissante d’une entreprise, La Redoute, qui a fait la gloire de Roubaix et des Hauts-de-France. Cette architecture liée à l’industrie de la filature et à l’histoire de la vente par correspondance n’est plus le siège de l’entreprise mythique mais s’apprête à connaître d’autres vies. Les bâtiments rachetés par la Métropole Européenne de Lille pour un peu plus de 20 millions d’euros sont rénovés progressivement pour accueillir de nouvelles activités économiques. Après son installation dans le bâtiment Fontenoy rénové depuis 2016, le pôle d’excellence lillois Euratechnologies prendra ses quartiers dans la bâtisse historique Pollet (nom du fondateur de La Redoute), lorsque celle-ci sera entièrement réhabilitée fin 2025.

Les bâtiments Fontenoy et Moreau quant à eux, seront mis en vente pour attirer de nouvelles activités économiques et des services mutualisés. Moyennant une enveloppe de travaux de 27 millions d’euros supplémentaires, la réhabilitation du bâtiment Pollet s’inscrit dans une logique environnementale, solidaire et collaborative. Le chantier a démarré en 2023 pour donner lieu fin 2025, à un socle public constitué autour d’un hall traversant formant agora, accueillant un espace de restauration, un auditorium et un business center. Les étages sont constitués de plateaux de bureaux traversants organisés autour de l’atrium central du hall. Trois démarches de certifications environnementales ont été intégrées au projet : HQE bâtiment durable, BBC Effinergie Patrimoine et OsmoZ (pour le confort des usagers). Dans ce projet, la MEL est accompagnée par la SEM Ville Renouvelée et le cabinet d’architectes parisien SAA Architectes & Circé, mais aussi par Néo-Eco en tant que AMO (assistant à maîtrise d’ouvrage) et Mobius pour la maîtrise d’oeuvre, tous deux spécialistes de l’économie circulaire. TPF ingénierie (bureau d’étude), Korell (économie), Atelier Format Paysage (aménagement paysagé), Tribu Energie (développement durable) et Sightline (BIM et synthèse) complètent l’équipe de maitrise d’œuvre.
Label d’État bas carbone
L’ambition du chantier est de respecter au maximum les structures existantes et d’adopter les principes de la low-tech. La Métropole Européenne de Lille et Ville Renouvelée se sont fixées des objectifs ambitieux en matière d’économie circulaire, en transformant ainsi les bâtiments existants en véritables laboratoires d’expérimentation pendant le temps de la réhabilitation. Le site marque une succession d’époques à travers des extensions construites jusqu’aux années 1970. Le projet conservera ainsi ce patrimoine tout en gardant sa dominante tertiaire. Dès le départ, le cabinet SAA Architectes et l’entreprise Mobius ont perçu le potentiel de réemploi sur ce chantier, à travers des matériaux du second œuvre comme des cloisons, des menuiseries, des radiateurs, des sanitaires, des chemins de câbles, des faux-plafonds, des luminaires, ou des parquets.

La première étape a été de réaliser une dépose soignée, conduite par une entreprise d’insertion locale, Groupe VitamineT. Pour David Banvillet, ce projet est inédit pour plusieurs raisons : « au regard du potentiel, nous avons choisi de placer le réemploi des matériaux au cœur du projet et non de manière secondaire, avec à l’esprit de mettre le moins de déchets possibles à la benne ». L’ampleur du travail effectué sur les matériaux réemployables, leur remise en état, leur stockage et la mise en relation avec des professionnels de la région contribuent à faire de ce chantier, un modèle pour les réhabilitations futures intégrant du réemploi. C’est à ce titre que ce bâtiment devient le premier chantier intégrant du réemploi, qui reçoit le label d’État bas carbone. Ce label gratuit permet de valoriser la démarche du réemploi sur Blanchemaille à travers des crédits carbones. Le bâtiment sert de laboratoire grandeur nature pour établir des statistiques sur le réemploi et créer un référentiel reconnu. Ainsi, ce label d’État permet le réemploi de sept matériaux dont six sans changement d’usage et un pour une autre application (tuiles de toiture appliquées en revêtement de façade). « Les matériaux valorisés dans ce cadre représentent une petite moitié des 15 matériaux de réemploi qui sont assurés à ce stade, et que nous cherchons à étendre en phase chantier », souligne David Banvillet.
Dépose solidaire et collaborative
Le réemploi ne se limite pas à de la dépose soignée. La dimension solidaire et collaborative a été intégrée au processus dès le départ. Cela a permis de faire travailler une entreprise d’insertion locale et d’encourager des artisans et PME de la région à venir prélever gratuitement pendant deux journées prédéfinies, certains équipements non réemployés sur place, comme des petits matériels électriques et des objets de décoration. Selon les calculs réalisés par Mobius, les journées de dépose collaborative ont ainsi évité 2,5 tonnes de déchets soit l’économie de 19,7 T Eq CO2. Aujourd’hui, tout a été déposé et stocké dans dans le bâtiment Moreau, adjacent au projet, dont la rénovation est à venir Les travaux d’aménagement ont commencé en avril 2024 pour une livraison prévue à l’automne 2025.

Le projet est conçu pour réemployer au maximum des matériaux provenant aussi bien du site lui-même que de flux extérieurs. « Nous savons d’ores déjà que nous allons réemployer in situ les sanitaires, nettoyés et remis en état par l’entreprise francilienne Tricycle Environnement, que certains luminaires trop énergivores seront installés dans des locaux techniques et des salles d’archivage peu fréquentés. D’autres ressources extérieures issues du réemploi seront accueillies dans le bâtiment. Les revêtements de sol amiantés ont été entièrement retirés et seront remplacés par des dalles issues du réemploi, apportées par Textifloor, entreprise spécialisée dans la fourniture et la pose de revêtements de sols souples (moquette et PVC) avec maintenance, recyclage et réemploi. L’enjeu durant ce chantier est d’encourager les entreprises à étendre le recours au réemploi. SAA Architectes et Circé les accompagnent pour les orienter vers des filières établies à l’instar de Proclus pour les équipements électriques et techniques.
« C’est une reconnaissance des pairs »
« Sauf exception sur certaines pièces comme du parquet ancien, ou des cloisons vitrées, les futurs locataires du bâtiment ne verront pas la différence avec du neuf. Le réemploi n’est pas forcément visible ; il est avant tout qualitatif » assure David Banvilet. Blanchemaille est le premier projet de cette ampleur consacré au réemploi grâce à plusieurs éléments facilitateurs et acteurs convaincus de la démarche, à commencer par la MEL dont les arbitrages financiers ont été fait au regard des économies d’émission carbone évitées. Au final, le réemploi de matériaux in situ ou provenant d’autres chantiers ne coûte pas plus cher que le neuf, se réjouit l’architecte. En outre, ce réemploi permet de réduire le coût carbone du bâtiment et d’éviter 575 T Eq CO2. Aujourd’hui, la réhabilitation circulaire de Blanchemaille est regardée de près par les professionnels du secteur, et suivi dans le cadre du projet SPIROU porté par le CSTB et pour lequel Circé coopère.

Avec ce chantier, tout le monde est monté en compétences. La MEL a beaucoup appris également de cette démarche. Aujourd’hui, la collectivité se projette déjà sur d’autres chantiers en développant un nouveau savoir-faire sur le réemploi. A ce titre, elle a lancé un appel d’offres sur la stratégie économie circulaire sur le territoire. « Cela nous aide aussi à changer notre manière de travailler et de réfléchir sur notre métier » explique l’associé de SAA Architectes. Par le biais de sa nouvelle entité Circé, co-fondée avec Marie-Emmanuelle Pion, architecte sur le projet Blanchemaille, le cabinet d’architectes veut aller encore plus loin dans le réemploi en apportant une nouvelle valeur ajoutée à son activité à travers trois actions : le conseil aux entreprises sur les diagnostics, l’accompagnement des architectes dans cette démarche, l’aide aux entreprises démunies sur le sourcing, les problèmes assurantiels, le planning ou le stockage de matériaux issus du réemploi.
Projet SPIROU restitué
Soutenu par l’Ademe depuis fin 2022, le projet SPIROU – Sécuriser les Pratiques Innovantes de Réemploi via une Offre Unifiée – propose une nouvelle étape structurante dans l’harmonisation des pratiques de réemploi, et leur sécurisation, afin d’aller plus rapidement vers leur reconnaissance assurantielle. Le 14 novembre 2024, le CSTB, coordinateur du projet, organise un événement de restitution en webinaire et en présentiel à Paris. L’occasion de revenir sur les enjeux de ce projet et ses livrables. Deux tables rondes sont prévues : l’apport de SPIROU pour la sécurisation des pratiques de réemploi ; comment massifier et pérenniser les centres de reconditionnement ?
Crédit : SAA Architectes
Photo d’ouverture : représentation modélisée du site lorsqu’il sera rénové
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