Textile français : sursaut industriel pour le recyclage

Des pistes sur les procédés et les débouchés

L’Ademe a publié une étude en septembre 2023 sur les potentiels de recyclage textile d’ici à 2029. Double enjeu pour la REP TLC : recycler plus et mieux des produits et matières qui finissent incinérés avec les OM ; relocaliser un outil de production dans un secteur qui a laissé filé tout un pan de la fabrication à l’étranger. L’éco-organisme Refashion aide plusieurs entreprises à réinvestir le marché ; des travaux sur l’automatisation du tri et des nouveaux chantiers sur la filature industrielle à partir de matière recyclée sont en cours.

Pour inverser la tendance d’une filière textile trop polluante, qui génère des millions de tonnes de déchets dans le monde, dont une petite part est valorisée, quelques chiffres s’imposent. En France le gisement de déchets textiles est estimé autour de 1,6 million de tonnes avec une majorité de flux ménagers et techniques, selon l’Ademe. Près de 90 % sont composés de textiles non réutilisables. Sur ce flux, seules 110 000 t/an partent au recyclage. A horizon 2029, fin de la période d’agrément pour l’éco-organisme, le volume de déchets en France passerait à près de deux millions de tonnes, dont 1,8 million de tonnes de textiles non réutilisables et devrait atteindre 378 000 tonnes de matières recyclées, grâce à plus de collecte et de tri, en considérant une mise en marché stable. L’obligation de tri à la source de tous les déchets textiles dans l’UE d’ici à 2025 devrait ainsi entraîner selon l’agence pour la transition écologique, une hausse des volumes de déchets textiles collectés de 65 à 90 000 tonnes par an.

« Le recyclage n’est pas rentable, mais il faut y aller »

Face à cette situation, Refashion, l’éco-organisme de la REP TLC devra s’appuyer sur des nouveaux leviers de prévention pour inciter à produire de meilleure qualité et consommer moins, tout en soutenant l’industrie du recyclage dans l’hexagone. Cela suppose de gros efforts de collecte notamment parmi les gisements de textiles non réutilisables jetés avec les ordures ménagères et qui finissent incinérés. Cela implique également un tri exemplaire pour continuer de sortir un flux réemployable par les structures de l’ESS et mieux séparer les matières collectées. Pendant six ans, durée de son agrément, Refashion prévoit un budget total de 1,3 milliard d’euros pour répondre à l’ensemble des objectifs. Dans son étude de caractérisation, l’Ademe mentionne pas moins de 400 matières différentes qui composent le gisement de TLC. En tête, se retrouvent majoritairement, le coton pur, le polyester et les mélanges coton/polyester. Si ces matières bien identifiées peuvent être facilement recyclées, les textiles non réutilisables comportent également plusieurs perturbateurs de recyclage comme des matières multicouches dans une veste par exemple et des points durs (boutons, zip, accessoires etc.).

Pour aider à embarquer cette filière vers plus de recyclage industriel en France, l’Ademe dresse dans son dernier rapport, un état des lieux sur les gisements, les procédés de traitement, les acteurs et les débouchés. L’agence identifie plusieurs pistes possibles de recyclage, par procédé mécanique, thermomécanique ou chimique. Certains travaux sont déjà bien avancés et devraient compléter d’ici deux à trois ans les capacités industrielles existantes. Toutefois, l’Ademe reste vigilante sur les impacts environnementaux des procédés. Si les technologies de traitement deviennent complexes, il faudra alors appliquer des démarches d’éco-conception à ces nouveaux procédés industriels, en lien avec leur consommation d’énergie, d’eau, de substances chimiques etc., indique Nolwenn Touboulic, ingénieure à l’Ademe et membre du comité de suivi de l’étude. Dans le cadre de ces travaux, l’agence a choisi d’entreprendre un vaste travail d’exploration et de regroupement d’informations concernant tous les gisements textiles. Si le flux ménager est bien cerné, le gisement de textiles professionnels représente 4,5 % des gisements recyclés ; idem pour les textiles techniques tandis que les chutes de production sont recyclées à hauteur de 22,7 %.

Automatisation des procédés

 

Avant toute opération de recyclage et quelle que soit la voie choisie, les étapes de tri, de surtri de matières et de couleur, de délissage s’avèrent indispensables. Les travaux du Cetia, filiale du Ceti et de l’Estia, inaugurée début septembre 2023 et installée à Hendaye (64) témoignent de la complexité des outils à mettre en œuvre et des enjeux autour du pré-traitement des textiles complexes, des cuirs et des chaussures. Sur leur plateforme d’innovation de 1200 m2, on teste sur quelques volumes, des outils d’automatisation du tri par matière et par couleur. L’objectif final est de permettre une séparation de bonne qualité pour diversifier les débouchés et identifier des applications à forte valeur ajoutée. Récemment, le Cetia a investi dans une nouvelle machine qui fonctionne par proche infra-rouge, capable de détecter sept matières différentes. Sur cette ligne, y est associée de l’Intelligence artificielle qui va apprendre à la machine à bien différencier les composants, quel que soit le produit qui passe sous son « radar ». Les principaux problèmes rencontrés pour l’instant concernent la reconnaissance de matières sur des textiles sombres et des multicouches.

Pour Véronique Allaire-Spitzer, directrice du pôle régénération de Refashion, face à l’augmentation des gisements à valoriser, une production de qualité est indispensable pour satisfaire une nouvelle demande industrielle de matière recyclée. Dans cette optique, l’éco-organisme lancera en partenariat avec l’Ademe, un nouvel AAP en octobre 2023 sur l’automatisation des procédés de recyclage. Montant alloué : dix millions d’euros. Lors des dernières Assises des Déchets à Nantes les 27 et 28 septembre 2023, un atelier sur la réindustrialisation du recyclage des textiles en France a éclairé l’urgence de développer des procédés de recyclage, même si cette activité actuellement n’est pas rentable, pour des raisons de coûts incompressibles de collecte et de logistique, de tri et de séparation, et de main d’oeuvre. Quelques pays comme l’Espagne, le Portugal, l’Italie, ou encore l’Inde, ont déjà pris de l’avance : « dans ce basculement industriel, les metteurs en marché doivent jouer le jeu et proposer des produits textiles de qualité, à base de matière recyclée. De notre côté, notre rôle est aussi de sensibiliser les consommateurs à acheter moins et mieux ; nous avons aussi d’autres leviers comme l’éco-modulation qui va encourager la marque ou le distributeur à vendre des produits éco-conçus, à base de recyclé, réparables et durables » insiste Véronique Allaire-Spitzer.

Relocaliser les traitements historiques

 

L’essuyage et l’effilochage représentent toujours les deux principales voies de recyclage. Après enquête de l’Ademe auprès des neuf effilocheurs français, la capacité d’effilochage nationale a été estimée à environ 60 000 tonnes. Parmi les sources d’approvisionnement, figurent les chutes industrielles et les textiles ménagers. Une partie des textiles non réutilisables est exportée pour effilochage. L’essuyage, l’autre voie de traitement historique bénéficie aujourd’hui d’une capacité d’environ 30 % de la consommation française de chiffons d’essuyage (environ 20 000 t/an). Soit une capacité de coupe d’environ 5000 à 6000 tonnes par an. Pour les autres procédés (thermomécanique, chimique et thermochimique), de nombreux projets de R&D existent et pourraient déboucher sur l’industrialisation de nouvelles capacités de recyclage textile. Le rapport de l’Ademe montre que malgré la désertification industrielle de ce secteur d’activité en France, les acteurs du recyclage des déchets textiles sont encore présents et des innovations émergent sur l’ensemble de la chaîne de valeur.

Source : étude Ademe sur les potentiels du recyclage textile

Par ailleurs, le potentiel d’incorporation de matières recyclées par les industriels français va dépendre de neuf critères : la composition des matières recyclées recherchées (pures ou en mélange), la capacité de recyclage de ces matières, leur pureté, la présence de perturbateurs (multi-couches, points durs), les attentes du marché, la maturité du débouché, la saturation actuelle et à venir du marché, la compétitivité du prix du débouché incorporant du recyclé vs produit vierge. Les applications qui peuvent absorber le plus de matière recyclée actuellement sont l’isolation des bâtiments, la plasturgie et le recyclage chimique, l’essuyage, l’automobile et la filature. Pour chaque type d’application, l’Ademe a estimé la consommation en textile recyclé d’ici à sept ans. Ainsi pour les matériaux d’isolation dans le bâtiment, le potentiel porterait sur 50 000 tonnes environ contre 15 000 tonnes actuellement. L’essuyage resterait autour d’une consommation de 20 000 tonnes. La filature mobiliserait près de 9 tonnes par an de matière recyclée contre moins de 1000 tonnes aujourd’hui. Le recyclage chimique passerait de zéro à 30 000 tonnes, tandis que la plasturgie pourrait en consommer 30 000 tonnes contre moins de 500 tonnes à ce jour. Les panneaux et revêtements pourraient absorber 8000 tonnes contre une centaine de tonnes actuellement.

Des industriels à la pointe

 

En attendant, quelques entreprises de la filière textile ont pris les devants pour démocratiser le recyclage. Le fabricant de machines à effilocher Andritz-Laroche en témoigne. Présent sur plusieurs projets, il travaille actuellement sur le recyclage de produits textiles qui s’éloignent du flux traditionnel comme les balles de tennis et les peluches. Avec l’arrivée de nouvelles REP sur les jouets et les articles de sport et loisirs, le recyclage se pose désormais aussi pour ce type de produit qui intègre des fibres. Dans ce contexte, des débouchés pour le non tissé pourraient être proposés dans l’isolation thermique des bâtiments ou acoustique pour l’habitacle automobile. D’autres travaux sont menés sur l’effilochage du chanvre et le traitement de la laine. Actuellement, 15 000 tonnes sont brûlées chaque année en France, déplore Alexis Gautier, directeur commercial chez Andritz-Laroche, faute de procédé de valorisation pérenne, alors que des solutions en non tissé seraient possibles.

Ligne pilote impliquant Pellenc ST

Pour mettre au point ses nouveaux procédés de traitement des textiles, Laroche s’est rapproché d’autres entreprises, comme le spécialiste du tri optique Pellenc ST. Après deux années de collaboration, un partenariat a été officialisé en avril 2023 pour la mise en place de la toute première ligne de tri textile automatique à l’échelle industrielle en France. Il associe l’opérateur Nouvelles Fibres Textiles, l’industriel Andritz-Laroche spécialisé dans les machines textiles et le fournisseur de tri optique Pellenc ST. Cette nouvelle ligne pilote combine l’expertise de tri automatisé et la technologie d’effilochage. A terme, elle pourra traiter les déchets textiles non réutilisables pour produire des fibres recyclées destinées aux industries de la filature, des non-tissés et des composites. Située à Amplepuis (Rhône) et opérationnelle début 2024, l’installation permettra entre autres de recycler les tenues professionnelles des agents de la SNCF, qui s’est associée à l’initiative. D’ici fin 2025, l’unité industrielle conçue avec cette technologie vise un traitement de 25 000 tonnes de matières par an.

De l’autre côté de la frontière pyrénéenne, Insertega, opérateur espagnol de la collecte et du tri des textiles, a également choisi Pellenc ST pour développer l’automatisation de son site de production. Grâce à la spectroscopie, les équipements de tri développés par l’entreprise française pourraient séparer les fibres naturelles des fibres synthétiques (pur coton, polyester et un mélange des deux) et réaliser un tri par couleur. De même Pellenc ST a été sollicitée par d’autres opérateurs français du déchet. Le groupe Paprec a ainsi mené des premiers essais en mai 2023 avec l’industriel pour mesurer les capacités des machines et les alternatives de tri, sur un flux de textiles usagés en mélange.

Filature prometteuse

 

L’entreprise Buitex spécialiste du recyclage textile dans l’isolation pour bâtiment et du garnissage de matelas souhaite aujourd’hui développer son activité en récupérant plus de matières issues des opération d’effilochage. L’objectif est de diversifier ses débouchés vers des matériaux d’insonorisation pour l’automobile. De son côté, l’une des dernières filatures fibres longues à tisser et à tricoter, Textile de la Thiérache (Union Textile de Tourcoing) a vient d’implanter cet été, une nouvelle unité industrielle, pour produire des fils en recyclé. Pour ce faire, l’entreprise utilise des ressources locales provenant de déchets textiles multi-matières (de déchets de production ou post-consommation). Ces fils répondront aux besoins de la filière (tricoteurs, tisseurs, marques, donneurs d’ordre etc…) pour fabriquer différents produits (vêtements professionnels, ameublement, chaussettes, bonnets) selon le taux d’incorporation de matière recyclée dans le fil. Cette démarche circulaire est le fruit du projet Refil’On par Kesa, lauréat en 2021 du plan de soutien France Relance, et soutenu par EuroMaterials.

Il est temps pour notre filière textile de rattraper le retard, s’exprimait Véronique Allaire-Spitzer lors des Assises des Déchets. Au-delà des soutiens financiers et techniques de Refashion pour les six prochaines années, l’État se manifesterait aussi à tarvers plusieurs programmes d’aides à l’investissement, lancés par l’Ademe. Mais la reprise en main de la filière revient en grande partie aux marques et metteurs en marché. Un changement de modèle économique semble inévitable, non plus bâti sur le marché mondial du neuf et de la quantité, mais sur du local, et du durable.

Programme commun pour la mode circulaire

La Fédération de la Mode Circulaire inaugurée en 2022 à Paris regroupe plus de 200 entreprises membres parmi lesquelles Kering, Galeries Lafayettes, Tissages de Charlieu, Galoche & Patin, Gebetex, WeTurn, etc. Son objectif : promouvoir les valeurs d’une mode transparente et plus responsable ; renforcer la compétitivité de l’industrie française de la mode et du recyclage textile. Pour répondre aux enjeux environnementaux et réglementaires, elle vient de publier un programme commun composé de quinze propositions. Des mesures concrètes réparties en trois catégories : fiscalité et marché ; consommation et sensibilisation ; recyclage et environnement. Parmi ces propositions, figurent un malus pour pénaliser les entreprises textiles les moins vertueuses ; une TVA réduite à 5,5 % au lieu de 20 % pour encourager les produits issus du réemploi ; de l’upcycling contenant des matières recyclées ; plus de services de réparation, de location ou de recyclage matière ; la création d’un code APE spécifique aux métiers de la mode circulaire ; l’interdiction de détruire les matières premières non utilisées, au même titre que les produits invendus ; plus de formations intégrant lesenjeux circulaires ; un « digital product passport » adapté à la durabilité du produit textile, etc. L’ensemble de ces mesures partagées par l’ensemble des professionnels de la mode circulaire seront portées auprès des pouvoirs publics et des institutions. La fédération souhaite faire passer un nouveau message, celui de repenser totalement l’activité en intégrant la seconde main et le recyclage comme nouveaux paramètres de croissance.

Crédit : WeTurn (Belda Llorens), Pellenc ST, pixabay

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