La Normandie, terre d’expériences circulaires

L’éco-construction et le réemploi de matériaux en plein essor

Début février, la région Normandie a dévoilé les 17 lauréats 2018 issus de son premier appel à manifestation d’intérêt (AMI) pour l’économie circulaire. Représentatifs d’un nouveau mode de production et de consommation, ils sont aussi le reflet d’une dynamique locale soutenue depuis 2016 par la Région, l’Etat et l’Ademe. La réorganisation des services publics, liée à la fusion des régions, a favorisé la création d’une stratégie pour l’économie circulaire. Avec pour particularité de fédérer clubs et réseaux d’acteurs locaux.

Ils sont collecteur de déchets du bâtiment, recycleur de coquillages, acteurs du réemploi et de la réparation, transformateur de fruits et légumes déclassés, recycleur de palettes en bois, fabricant de mobilier, ou encore producteur de friandises pour chevaux à partir de denrées invendues. Leur point commun ? Contribuer à la préservation des ressources à l’échelle d’une région, la Normandie, tout en favorisant l’emploi, les partenariats transverses et la création de compétences autour d’un nouveau modèle économique. Sur les 17 projets retenus par l’AMI économie circulaire en Normandie, au moins cinq sont en relation directe avec le secteur du BTP et de la déconstruction. Cette filière est à la fois génératrice du premier gisement de déchets dans la région, mais aussi pourvoyeuse de nouvelles matières premières pour le bâtiment.

C.M.E.G. est une entreprise générale de construction déjà impliquée dans la transition énergétique et les éco-matériaux. Basée dans le Calvados, elle fabrique des panneaux architectoniques en béton et utilise depuis 2015 des granulats de béton recyclé jusqu’à 30 % (limite maximale NF EN 206/CN). L’entreprise veut poursuivre cette démarche de recyclage des déchets locaux grâce à un réseau de partenaires comme l’ESITC Caen qui forme des ingénieurs aux métiers de la construction et le CERIB (Centre d’études et de l’industrie du béton). Son objectif est de démontrer qu’il est possible d’utiliser des matériaux recyclés en plus grande quantités dans les produits en béton, sans diminuer leurs performances (mécaniques, durabilité, impacts sanitaires…). Dans un autre registre, le chantier-test de collecte, valorisation et réemploi de déchets du bâtiment est porté par l’association l’Abri, en partenariat avec les entreprises ATD Démolition et Abbei. Cette expérimentation étudie la faisabilité d’une activité dans la collecte des déchets du second oeuvre du bâtiment, de leur valorisation et de leur réemploi. Abbei et ATD travailleront sur le curage de matériaux valorisables et réemployables (faux plafonds, planchers, huisseries, plomberie, électricité…), ainsi que sur leur potentiel de valorisation. L’Abri en lien avec ses deux partenaires et le Collectif normand des ressourceries analysera l’aspect réemploi via la commercialisation des éléments collectés en ressourcerie. L’apport des trois structures est complémentaire. ATD travaille avec les maîtres d’ouvrage sur des chantiers de démolition, tandis que Abbei est en lien avec les maîtres d’ouvrages dans le cadre des travaux de réhabilitation. L’Abri gère trois ressourceries dans l’Eure et a déjà testé la vente de chutes et surplus récupérés auprès de grossistes. Le Collectif normand des ressourceries sera chargé d’identifier un partenaire ressourcerie sur chaque département intéressé.

Recyclerie professionnelle

 

Le projet de recyclerie du Smodode (syndicat de destruction des ordures ménagères de l’ouest du département de l’Eure) incite au réemploi d’objets, de matériaux et de produits issus des activités économiques, dont le secteur du BTP. Le dimensionnement de la future recyclerie, dont l’ouverture est prévue pour la fin de l’année, repose sur une gestion optimale des déchets des activités professionnelles et sur une évolution du comportement des consommateurs. Adossé à une recyclerie plus classique, le site sera ouvert à la fois aux professionnels et aux particuliers et collectera respectivement 220 et 250 tonnes de matériaux chaque année. Le réseau des 12 déchèteries professionnelles réparties sur le territoire permet de collecter les objets et matériaux, en plus de la collecte directement auprès des professionnels. Les flux collectés seront composés d’encombrants, de métaux, de DEEE, de déchets d’ameublement, de bois, de gravats, de papiers-cartons, et de déchets diffus spécifiques. Pour garantir un service complet, quatre types de collecte sont prévus : en déchèterie, en dépôt direct à la recyclerie, à domicile sur rendez-vous et lors d’événements. Le projet passe par l’acquisition, la réhabilitation et l’aménagement d’un bâtiment industriel de 4 000 m² actuellement à l’état de friche.

Chantier de la Grande Halle animé et réhabilité par Le Wip

Calvados Habitat, avec le département du Calvados et l’association Le Wip, expérimente la mise en œuvre d’une filière de réemploi des matériaux issus de la démolition des bâtiments dans le Calvados. Objectif : allonger la durée d’usage des matériaux du bâtiment (isolants, bardages, huisseries, menuiseries, charpente, chauffages, sanitaires, etc.) en facilitant le réemploi et en développant des exemples régionaux. Cela se traduit par le déploiement d’expertise, la sensibilisation des décideurs, la formation, la gestion d’une plateforme de stockage et de valorisation des matériaux ré-employables. Un état des lieux sera réalisé pour évaluer la quantité et le type de matériaux réutilisables avant démolition et valorisation. De son côté, le projet Materrio Normandie, porté par les branches régionales de l’Unicem et de la FRTP, encourage à optimiser l’emploi des ressources existantes en Normandie dans l’aménagement du territoire et la construction d’infrastructures. Le projet s’adresse aux maîtres d’ouvrage, aux maîtres d’oeuvre et aux entreprises productrices ou utilisatrices. Le projet s’articule autour de cinq étapes : observation des flux de matériaux recyclés ; traçabilité de la production et de la gestion des déchets inertes ; réemploi des matériaux à l’échelle du territoire normand en contribuant à l’observatoire régional des déchets ; accompagnement de la maîtrise d’ouvrage, de la maîtrise d’oeuvre et des entreprises ; labellisation des plateformes de recyclage. A la clef : la création de partenariats avec des collectivités pour évaluer leurs attentes et les accompagner vers l’utilisation de matériaux recyclés.

Pour la Direccte, ces projets de réemploi autour du bâtiment et de la déconstruction sont source de futurs emplois, mais surtout de nouvelles compétences. C’est ainsi que des groupes de travail sur les besoins en formations au sein de la filière (architecture, ingénierie, mise en œuvre, commande) sont programmés cette année avec les clubs éco-construction par exemple. « Nous sollicitons tous les acteurs de ce champs pour pouvoir identifier les blocs de compétences à ajouter dans les référentiels, en particulier pour la mise en œuvre des matières éco-conçues et de réemploi » explique Edith Merle de la Direccte. Les projets Hangar zéro * et de Calvados Habitat seront dans ce cadre, une base d’observation pertinente pour mener à bien cette démarche. D’autres réflexions sont en cours pour valoriser les métiers exercés dans les recycleries.

Stratégie et CREC

 

Si la tendance nationale est au réemploi de matériaux du BTP, la région normande en fait largement la promotion au travers des projets lauréats de son AMI. La fusion en 2016 de la basse et haute Normandie, a été le point de départ d’une ambition forte pour plus d’économie circulaire. « En même temps que la réorganisation nécessaire des services publics du territoire, il a été rapidement décidé de mener de front deux démarches  : le PRPGD (Plan régional de prévention et de gestion des déchets) et le lancement d’une stratégie pour une économie circulaire en Normandie », explique Guillaume Déal, chef de service économie circulaire et déchets de la Région. Cette stratégie repose sur quatre engagements en cohérence avec la politique nationale : mieux trier pour mieux recycler ; mieux produire ; mieux consommer ; mieux mobiliser les acteurs. A partir de là, un premier recensement de toutes les structures oeuvrant dans ce domaine a été réalisé. Résultat : plus de 600 acteurs répertoriés. Une plateforme communautaire a également été créée, le NECI, qui regroupe aujourd’hui 300 membres. Une fois que la stratégie régionale et le PRPGD ont été adoptés par les élus en octobre 2018, une gouvernance s’est mise en place à travers le Comité Régional pour une Economie Circulaire (CREC). Avec la particularité, inédite en France, de mettre dans la boucle, les clubs et réseaux qui représentent à l’échelle locale, des associations, des collectivités et des entreprises. « Le terrain est propice à ce type de développement, avec des projets pré-existants sur le gaspillage alimentaire, l’écologie industrielle, la réparation et le réemploi de matériaux du BTP par exemple » indique-t-on à la Dreal. Au-delà de la filière du bâtiment, quelques actions sont menées pour améliorer le traitement des piles et batteries, celui des bio-déchets et des emballages en bois. Cette année, un nouveau dispositif d’aide régionale, dans le cadre de IDEE Action, voit le jour sur le volet déchets. Avec deux axes de travail : la modernisation des centres de tri qui passeront de 12 en 2016 à six en 2025 et la mise en œuvre d’une tarification incitative couvrant 30 % du territoire à l’horizon 2025, contre 3 % actuellement. En fin d’année, la Normandie organisera les 2e Assises régionales de l’économie circulaire et prépare déjà le lancement de la seconde édition de l’AMI pour une économie circulaire, dont le dépôt des candidatures est attendu avant le 3 mai 2019. De nouveaux partenariats sont programmés avec des clubs et réseaux d’acteurs dans le cadre de la gouvernance régionale. Parmi les thèmes ciblés : la consommation responsable, l’achat pro éco-responsable, l’écoconception, la filière plastique, les co-produits issus des activités de la mer, l’alimentation locale et les circuits-courts.

*Le Hangar Zéro participe à la reconquête des friches portuaires. Son objectif : réunir sur la ville du Havre, des acteurs locaux de la transition écologique pour promouvoir la sobriété des ressources et la circularité des flux et des échanges. Le Hangar Zéro proposera, au coeur de la cité, des ateliers et des bureaux en location pour les entreprises et les associations de l’économie circulaire ; des ateliers mutualisés ; des sessions de formations et de sensibilisation à la transition écologique ; de l’agriculture urbaine ; de l’événementiel autour de la transition écologique.

Crédits : Le Wip, CMEG, Région Normandie

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