Comment inciter à des pratiques éco-responsables dans le cinéma et le spectacle vivant ? En Ile-de-France, la région a lancé en 2017 un projet baptisé Circul’Art, co-piloté avec le collectif Ecoprod. Objectif : réduire l’empreinte carbone et encourager l’éco-conception via la prévention et la valorisation des déchets. Ateliers, échanges d’informations et d’expériences nourrissent le projet depuis trois ans. Pour aller plus loin, une enquête a été menée fin 2020 dans le cadre de Circul’Art2 sur l’éco-conception des décors. D’autres métiers pourraient rapidement prendre le relais.
Faire en sorte que les matériaux composant un décor de cinéma ne se transforment pas en déchets après usage mais restent des matières réutilisables ou recyclables. Confrontés à une forme de gabegie et à la gestion de dizaines de tonnes de matières après chaque tournage, les chefs décorateurs réfléchissent depuis plusieurs années aux alternatives possibles du tout jetable. Des pistes émergent ; l’éco-conception en fait partie. Mais dans les ateliers de construction de décors, plusieurs questions se posent : comment réduire l’emploi excessif de matériaux ? quels sont les produits les mieux adaptés ? quelle sera la fin de vie des décors, meubles et accessoires ? Pour répondre à ces attentes, le collectif Ecodeco réunissant ADCiné (association des décoratrices et décorateurs du cinéma) et MAD (Métiers associés à la décoration) a choisi de lancer une vaste enquête auprès des professionnels de la décoration avec le soutien financier d’Ecoprod dans le cadre du nouveau projet Circul’Art2.
Menée entre octobre et décembre 2020, cette enquête sur les pratiques d’éco-responsabilité en décoration s’est traduit par l’envoi d’une cinquantaine de questions, ciblant volontairement des postes comme : chef déco, ensemblier, constructeur, tapissier, peintre et sculpteur. En cours d’exploitation et d’analyse des données recueillies, l’enquête révèlera l’ensemble des résultats en février prochain. Mais d’ores et déjà, quelques résultats ont été mis en lumière le 25 janvier 2021, lors de la 11e édition du Paris Images Production Forum organisé par Film Paris Region avec le soutien de la Région Ile-de-France. Dans le cadre de cette enquête, Samuel Zarka, sociologue, a travaillé sur la méthodologie et l’organisation, ainsi que l’analyse des résultats obtenus. « L’idée au-delà des objectifs factuels sur l’éco-conception dans les décors, c’est de mieux connaître la manière dont les gens travaillent pour identifier les moyens à mettre en œuvre. Nous savons que dans l’audiovisuel, l’autonomie de travail est sacrée et dans cette démarche d’éco-responsabilité, il ne s’agit pas de la réduire mais d’orienter les habitudes ». Dans le questionnaire, plusieurs thématiques ont été abordées comme les matières éco-responsables, le recyclage, le réemploi, la mutualisation, mais aussi la consommation énergétique qui représente une part importante du budget sur un tournage, à travers le transport, l’éclairage, le chauffage etc.
La déco, entrée en matières
L’enquête a recueilli 300 réponses dont 180 provenant de femmes. Toutes les tranches d’âge sont représentées. Une majorité de réponses à 75 % est issue d’Ile-de-France. Quelques enseignements en préambule de la publication prochaine des résultats. Tout d’abord, près d’un tiers des répondants estime que 30 % des décors peuvent être démontés en vue d’un réemploi. Autre résultat encourageant, une grande majorité des meubles et accessoires est loué ou issu de seconde main. Concernant les matériaux éco-labellisés disponibles sur le marché, 70 % des répondants se disent en revanche mal informés par leurs fournisseurs et souhaiteraient l’être davantage. Seuls 20 % des professionnels interrogés avouent avoir des échanges sur les matériaux plus responsables avec leurs fournisseurs. Par ailleurs, la moitié des décorateurs du panel avoue ne pas avoir accès aux filières de traitement de déchets, sur les lieux de tournage, ce qui reflète un véritable problème de connexion de la profession avec les prestataires de collecte et de gestion de déchets au niveau local. A la question : « sur les fins de tournage, les éléments de décors peuvent-ils être récupérés, stockés et réemployés ? » La réponse est affirmative à 90 %, car la plupart du temps, il s’agit de stocks personnels que le professionnel peut mettre à disposition ou mutualiser. Enfin, si une formation d’éco-conception de deux jours était proposée, 90 % des répondants seraient intéressés pour la suivre.
Face à ces premiers constats, Chloé Cambournac, cheffe décoratrice, et secrétaire adjointe de l’association ADCiné déplore que le principal obstacle rencontré par les professionnels décorateurs du cinéma et de l’audiovisuel, reste le manque de temps de préparation en amont. « Les tournages aujourd’hui vont vite, pour des questions économiques et de diffusion rapide. Conséquence, impossible de réfléchir assez longtemps sur le choix des matériaux à utiliser, ou à leur fin de vie. Or le déploiement de l’éco-conception se passe surtout avant la création proprement dite du décor ». Selon le sociologue Samuel Zarka, au regard des premiers enseignements de l’enquête, le potentiel est grand dans ce domaine pour faire évoluer cette industrie, mais le chemin est encore très long, ajoute Chloé Cambournac : « chaque tournage est unique. Il faut à chaque fois tout réinventer selon le lieu, l’organisation et le temps imparti. Et en l’absence de connaissance solide sur certaines pratiques, on ne peut pas évoluer ».
Aujourd’hui en France, les offres de tournage en studio sont de plus en plus limitées. Les alternatives peuvent se transformer en studio artificiel, à l’extérieur, aménagé sur une friche. Dans ce genre de situation, les équipes de tournage et de décoration doivent prévoir le chauffage, le gardiennage et les bennes pour les déchets. « Si on n’est pas formé, on n’a pas le temps de préparer correctement des décors plus vertueux. Ce besoin de formation est primordial pour acquérir les compétences » explique Chloé Cambournac. La production se montre de plus en plus sensible aux thématiques environnementales, mais les échanges demeurent encore assez limités. Les métiers de la décoration peuvent devenir un point d’entrée à une évolution des pratiques et à la mise en place de relations plus étroites avec les fournisseurs, mais aussi avec les pouvoirs publics et la région. D’autres corps de métiers sont intéressés pour changer leurs habitudes, c’est le cas des costumiers par exemple. Il y a aujourd’hui un vrai besoin de fédérer, d’échanger des informations utiles pour tous et de recourir à plus de formations, se réjouit la cheffe décoratrice, à travers les actions menées par le collectif Ecodeco.
Matériauthèque de démonstration
Depuis quelques années, on voit naître et se développer des ressourceries liées au monde du spectacle vivant et du cinéma. Parmi les plus connues en Ile-de-France, la Réserve des Arts, la Ressourcerie du spectacle ou bien ArtStock. Pour Karine d’Orlan de Polignac, co-fondatrice de la toute jeune Ressourcerie du cinéma, créée en décembre 2020 et spécialisée dans la récupération d’éléments de décors de films, les longs métrages consomment des dizaines de tonnes de matériaux dédiés aux décors : « face à cette gabegie, puisque les matériaux sont peu récupérés jusqu’à présent, cela doit nous inciter à plus d’éco-conception et plus de réemploi ». Parmi les éléments incontournables, les feuilles de décor pourraient être très facilement réemployables à condition d’utiliser les bons produits. C’est l’expérience que mène actuellement Sabine Barthelemy, décoratrice, sur le site de la Ressourcerie du cinéma.

Plusieurs essais de peinture, de matières et de collage sont réalisés avec des produits plus écologiques ou réversibles, pour faciliter le démontage des feuilles et libérer les panneaux de bois comme un mille-feuille en vue de leur réemploi. Par ailleurs, une attention est apportée à la consommation d’eau et au réemploi des eaux usées en ateliers de décor. Tous les accessoires, moquettes, portes, plafonds, lino et autres structures de bâti sont récupérés et stockés ici en vue d’un réemploi sur un tournage, ou bien de leur vente à des artisans ou particuliers : « notre ambition est de répertorier, photographier chaque élément qui arrive sur le site, pour enrichir notre catalogue, en ligne depuis quelques semaines », souligne la co-fondatrice de la ressource. L’ensemble de ces nouvelles pratiques sont discutées et élaborées petit à petit à la Ressourcerie du cinéma, pensée aussi comme un think tank et une matériauthèque de démonstration : « nous essayons simplement de nous réapproprier des techniques et un savoir-faire disparus que l’on remet au goût du jour. Le plus important est de prévoir dès l’amont comment favoriser un démontage optimal pour récupérer un décor en bon état » souligne Chloé Cambournac. D’ores et déjà, les professionnels du décor de film ont permis d’ouvrir la porte à d’autres secteurs du cinéma, mais aussi, du théâtre et de l’événementiel. A ce titre, l’Union des Scénographes a lancé en janvier 2021 sa propre enquête sur l’éco-conception pour dresser un état des lieux des pratiques et des réflexions en cours. Cette enquête s’adresse aux scénographes de tous les domaines ainsi qu’aux créateurs et créatrices de costumes. Elle est menée en perspective des Rencontres Européennes de la Scénographie que l’UDS organisera en mai 2021 avec comme fil conducteur, les questions d’écologie dans ces métiers.
Crédit : Ressourcerie du cinéma
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