Tempêtes, ouragans, séismes, inondations mais aussi épidémies génèrent des flux de déchets importants et variés, gérés bien souvent dans l’urgence. Les crues de l’été dernier en Europe mais aussi la pandémie du Covid en témoignent. Face aux événements climatiques et sanitaires de ce type, les services publics doivent modifier leur dispositif au jour le jour. Pour anticiper et développer les bons réflexes de gestion de déchets post-catastrophe, des universitaires de Le Mans Université et Gustave Eiffel ont mis en œuvre deux projets : DePOs et DePOCo. Un travail qui devrait aider à mieux préparer les régions de Métropole et ultra-marines.
C’est en 2017 après l’ouragan Irma qui a touché les Antilles françaises et Haïti qu’un travail de terrain a démarré. Mathieu Durand, spécialiste de l’approche sociale et territoriale des déchets (rudologie), est enseignant-chercheur en géographie et aménagement à Le Mans Université. Avec son équipe et d’autres chercheurs de l’université Paris-Est-Marne-la-Vallée (devenue en 2020, l’Université Gustave Eiffel suite à la fusion avec l’Ifsttar), il a coordonné deux projets sur la gestion des déchets en temps de crise, DePOs (post-catastrophe naturelle) et DePOCo (pendant le Covid19). Avec l’objectif de comprendre comment étaient gérés ces déchets par le passé et comment améliorer cette étape importante qui vient avant la reconstruction du territoire sinistré. « L’enjeu est aussi d’envisager des solutions pour réagir rapidement en situation de catastrophe, minimiser l’impact environnemental lié à ces événements climatiques ou sanitaires et permettre un redémarrage économique » explique Mathieu Durand.
Que ce soit dans des départements d’Outre-mer ou en métropole, les catastrophes dites naturelles sont de plus en plus fréquentes : tempêtes, ouragans, crues, inondations. Si depuis 2015, avec la loi NOTRe, les schémas de plans régionaux sont censés encadrer la gestion des déchets, les EPCI ne sont pas encore suffisamment armées pour gérer ces imprévus et les quantités de déchets générés en peu de temps. En l’absence de cadre juridique et organisationnel clair, comment les services de gestion des déchets réagissent à ce type de catastrophe ? Les universitaires se sont tout d’abord rapprochés de plusieurs collectivités de Guadeloupe (Marie-Galante, Saint-Martin), mais aussi de Vendée et de la Vallée de la Roya, touchée de plein fouet par la tempête Alex de 2020. Grâce à un financement de l’ANR sur les déchets en situation exceptionnelle, le projet DePOs a permis de rassembler de nombreuses données sur les flux et la gestion des déchets avant et après catastrophe. Des enquêtes ont été menées auprès de la population locale, des élus et des gestionnaires de traitement. L’objectif est désormais de quantifier ces flux et de cartographier selon les territoires concernés, les endroits les plus pertinents où les déchets peuvent être entreposés en attendant leur traitement. L’Université Gustave Eiffel travaille sur la mise au point d’un logiciel de référencement. Le rapport est en cours de finalisation. Il sera assorti d’une série de recommandations destinées en priorité aux partenaires du projet et fera l’objet de plusieurs publications.
Une méthodologie pour quantifier
Jusqu’à présent, peu d’informations ont été compilées dans ce domaine. Juste quelques données rassemblées suite à l’ouragan Katrina aux Etats-Unis, et en France, une première thèse à ce sujet en 2013 avec le soutien de l’association CEPRI (Centre européen de prévention du risque d’inondation), créée en 2006 à Orléans. Tout a commencé en 2009. Hélène Béraud, étudiante au sein de l’association, est en charge d’étudier des zones inondables de la ville. A cette occasion, elle est amenée à interroger des élus d’autres territoires du Sud de la France, confrontées à des crues. Premier constat : les difficultés à trouver des solutions de stockage et de traitement pour les déchets mouillés. Suite à cette étude, Hélène Béraud décide d’en faire une thèse. « L’objectif était de réfléchir à la manière dont une collectivité pouvait gérer au mieux l’apparition de ces déchets » souligne-t-elle. Parmi les freins relevés, figure la méconnaissance du gisement. Comment se projeter dans un contexte à venir ? Comment quantifier les déchets générés par une catastrophe ? De là est né le projet MECaDePi (Méthode d’évaluation et de caractérisation des déchets post-inondation) en partenariat avec le CEPRI. Cette méthode s’adresse aujourd’hui à tous les services de l’État.
Autre obstacle, l’attribution des compétences. Alors que la gestion de crise relève du maire, la gestion des déchets incombe à l’intercommunalité. Comment faire dans le cas d’une gestion de déchets en temps de crise ? L’un des leviers principaux repose sur la solidarité territoriale. A ce titre, Hélène Béraud a également travaillé sur la gestion des déchets post-tempête Xynthia en 2010, en se concentrant sur le cas de la Vendée et de deux de ses communes : La Faute-sur-mer et l’Aiguillon-sur-Mer, très fortement touchées par la tempête. Premier enseignement, le rôle moteur du syndicat de traitement, Trivalis, qui a organisé toute la filière et la gestion des déchets en créant des passerelles entre communes et centres de traitement du territoire. « Cette solidarité associée à une prise de décision collégiale et politique s’avère indispensable pour réussir une sortie de crise telle que celle-ci » constate Hélène Béraud, aujourd’hui, maître de conférence à l’Université Gustave Eiffel. Cela est d’autant plus sensible sur des territoires insulaires telles que les îles Caraïbes, loin de la Métropole, où les enjeux tant sur la collecte que sur les exutoires à l’échelle locale sont importants. A travers plusieurs cas de figure à Haïti, aux Antilles, en Vendée ou dans la Roya, les études ont mis en lumière que des décisions peuvent être prises rapidement dans l’urgence avec succès. Mais lorsqu’il s’agit de structurer et de planifier une gestion post-catastrophe, cela devient compliqué. D’où la nécessité de travailler en amont au sein des plans régionaux pour identifier dès maintenant, des zones de stockage et certaines bonnes pratiques. « Nous devons anticiper ce type de catastrophe en imaginant les aménagements possibles pour accueillir les déchets et le nombre d’aires de stockage, souligne Mathieu Durand, tout cela en fonction du territoire et de la nature du sinistre ».
Un guide pour les acteurs locaux
La région Grand Sud a entamé une réflexion sur les déchets issus de situations exceptionnelles. Ce qui pourrait déboucher sur la création d’un guide à destination des acteurs locaux, d’un REX (retour d’expérience) sur la tempête Alex, et d’une réflexion sur la conservation de la mémoire des événements et des protocoles à mettre en place au sein des administrations. Rien de concret pour l’instant, mais des premières pistes sont sorties d’un atelier organisé en juin 2021 par la Région Grand Sud à destination des acteurs du déchet (collectivités, entreprises, services de l’état). Cet atelier concernait les déchets issus de situations exceptionnelles, et notamment ceux générés par la tempête Alex. L’Université Gustave Eiffel suit de près ces travaux d’animation du volet déchets du SRADDET de la région Grand Sud.
Documenter l’impact de la crise Covid
Le second projet DePOCo porte sur le traitement des déchets depuis l’arrivée du Covid19. La survenue de la pandémie en 2020 a bouleversé les habitudes de consommation et le volume des poubelles, assure Mathieu Durand : « l’élan initié depuis quelques décennies pour réduire les déchets s’est vu stoppé face à cette crise et ce «tout hygiéniste», qui pousse nos sociétés au suremballage et à l’usage unique ». Dès le premier confinement en mars 2020, l’équipe de recherche universitaire du Mans associé à l’Université Gustave Eiffel, a mené plusieurs enquêtes sur 17 territoires français, essentiellement auprès d’EPCI gestionnaires de déchets, de syndicats de traitement et d’opérateurs de collecte et de valorisation. Cet événement inédit et planétaire ne pouvait pas passer sous nos radars, sans l’inclure dans nos travaux de recherche sur la gestion des déchets en temps de crise, souligne Mathieu Durand : « l’objectif est de comprendre les modes de consommation avant et après, les méthodes de tri mises en place par les collectivités pendant la crise sanitaire, et leurs mécanismes financiers afin d’améliorer les process de gestion des déchets ».
Les travaux ont démarré au moment où le pays s’est quasi arrêté pendant deux mois. Avec toutes les conséquences au niveau des services publics et de la gestion des déchets que cela a pu engendrer en quelques semaines. Premier constat des chercheurs, malgré ce blocage de plusieurs semaines, la situation est rapidement rentrée dans l’ordre avec quelques jours de réorganisation au niveau des dispositifs de collecte et de traitement. Le temps d’écouler les surplus de déchets stockés et ceux générés (déchets verts, encombrants) en grandes quantités par les habitants confinés. Le rythme des collectes et des traitements a repris son cours dès l’été. Et l’on observe au final peu d’absentéisme. Une forte solidarité s’est également créée pour assurer la gestion quotidienne des déchets. « L’enquête nous a montré deux temps forts, souligne le chercheur : le premier confinement avec toutes les perturbations à court terme provoquées et le troisième confinement, entraînant une fermeture précoce des écoles, qui a pu chambouler l’organisation des services de gestion, tout simplement en raison des absences de salariés liées à la garde d’enfants ». Si pour la crise Covid, la question de l’anticipation ne se pose pas dans les mêmes termes que pour la gestion des déchets post-catastrophe, il serait intéressant de suivre l’évolution de la situation, alors que l’épidémie continue de perturber le quotidien des Français.
Quatre agglomérations suivies
Deux ans après le premier confinement, le projet DePOCo s’est poursuivi sur quatre territoires : Tours, Reims, Mulhouse et Marne-la-Vallée. « A la demande de ces collectivités déjà intégrées dans le panel précédent, nous avons analysé l’adaptation du personnel en charge des déchets et enquêté auprès des habitants pour mieux connaître l’évolution de leur consommation et leurs pratiques en terme de gestion de déchets, explique Mathieu Durand. Nous avons également caractérisé les flux générés, et analysé le travail des services de nettoiement urbain dans les espaces publics ». Ce projet va permettre de cibler les priorités sur les enjeux sanitaires (tri, recyclage et de la prévention). L’objectif ici est double : documenter la façon dont cette crise est appréhendée et gérée au niveau des services publics en charge des déchets, et analyser l’évolution de certains comportements de la population au niveau des gestes de tri et de la consommation. Pour ces deux projets DePOs et DePOCo, récompensés par le Prix Transition des Trophées de la Valorisation, des publications et restitutions de travaux en régions sont prévues d’ici à septembre 2022. Un séminaire en fin d’année pourrait être également envisagé.
La DGPR sur le pont Covid
Compte-tenu de la situation Covid tendue depuis la rentrée 2022 en France, la DGPR a réactivé la cellule de crise le 6 janvier dernier, avec un rythme hebdomadaire et réunit les acteurs de la gestion des déchets, pour anticiper les potentiels dysfonctionnements à venir. La très forte propagation du variant Omicron et l’augmentation du taux d’absentéisme a montré des débuts de tensions au sein des services déchets des collectivités : arrêts de travail sur des postes identifiés comme critiques (chef de quart UVE et chauffeur poids lourds). L’association Amorce a fait quatre propositions à la DGPR pour apporter plus de souplesse et garantir la continuité des activités de gestion des déchets, toujours reconnues comme essentielles : accès facilité à la vaccination pour le personnel déchets ; masque FFP2 pour certains postes confinés (en cabine par exemple) ; fourniture d’auto-tests pour retour rapide au travail pour les cas contacts ou en fin de période de confinement après Covid positif ; possibilité de retour au travail de personnes Covid positif avec parcours vaccinal complet et asymptomatiques. La DGPR a précisé que seul le HCSP peut se prononcer sur cette possibilité. Malgré un taux d’absentéisme en augmentation (cas positifs, cas contacts ou arrêts pour garde d’enfants compris), la situation restait maîtrisable au 13 janvier 2022, avec un renforcement des mesures de prévention et des gestes barrières relevé chez certains. Par ailleurs, des répercussions ont été signalées sur les activités connexes de maintenance ou d’approvisionnement, notamment en bennes à ordures ménagères avec des délais de livraison allant jusqu’à un an.
A savoir
Selon une définition proposée par l’association Robin des Bois et reprise par la MECaDePi : « par déchet post-catastrophe sont entendus tous les matériaux, matières, objets et dépôts qui, à la suite d’une catastrophe naturelle ou technologique, sont impropres à la consommation, inutilisables en l’état, susceptibles d’avoir un impact sur l’environnement, la santé humaine, la salubrité publique ou de porter atteinte à l’environnement. »
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Crédits : Suez, TriO & Greenwishes
« L’Echo circulaire a cessé sa parution mais l’actualité de l’économie circulaire continue d’être suivie par "Déchets Infos". »
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