Ouate de cellulose : quel avenir en France ?

Plusieurs signaux positifs pour 2022

La réglementation va-t-elle donner un coup de pouce à la ouate de cellulose en France ? Ce matériau, issu du recyclage de papier journal, représente en moyenne 7 % des parts de marché de l’isolation. Plusieurs paramètres législatifs, environnementaux et industriels semblent réunis pour favoriser son développement. En France, les « ouateux » exercent leur activité depuis une dizaine d’années environ, et s’organisent aujourd’hui pour renforcer la collecte des vieux papiers. Surtout qu’en arrière-plan, la création d’une filière ouate de cellulose sur le site de Chapelle Darblay est toujours à l’étude.

Fabriquée à partir de vieux journaux récupérés, broyés et traités, la ouate de cellulose représente en France une production annuelle d’environ 50 000 tonnes pour 45 000 tonnes de papiers collectés, pour six fabricants (Cellaouate, Ouatéco, Iso Green Group, Soprema, Dolcea Isolation et Novidem) répartis aux quatre coins du territoire. Les deux principaux en termes de volumes sont Iso Green avec 21 000 t/an et Soprema avec 16 000 t/an. A l’échelle européenne, la production s’élève à environ 180 000 tonnes pour 162 000 tonnes de papiers collectés. Le marché compte entre 40 et 50 usines dont Ciur en République tchèque, et Isocell qui possède deux usines en Belgique et en Autriche. Utilisé dans l’isolation thermique et acoustique, ce matériau représente entre 15 % et 20 % de l’isolation des combles perdus en France, davantage présent en rénovation (75%) que sur de la construction neuve (25%). En Europe, les écarts sont importants entre les pays, alors qu’en Allemagne et en Autriche, il y a très peu de combles perdus, contrairement à la France ou la Finlande où une maison sur deux est isolée en ouate de cellulose dans les combles.

Ce produit a vu le jour il y a dix ans sur le territoire à l’initiative de quelques producteurs comme Cellaouate dans le Finistère ou Ouateco dans le Sud-Ouest. Pourtant, la ouate de cellulose est employée comme matériau isolant dans l’habitat au Canada depuis plus d’un siècle et en Europe du Nord depuis au moins trente ans. Même si depuis 2020, la filière enregistre une stagnation en raison de la crise sanitaire et du ralentissement de la filière bâtiment, lié à la pénurie de matières premières en général, les professionnels transformateurs de ouate de cellulose entrevoient l’avenir avec confiance. Il aura quand même fallu attendre dix ans pour que la réglementation thermique RT2012 évolue de façon positive en privilégiant les isolants biosourcés, par rapport aux isolants conventionnels minéraux. Depuis janvier de cette année, la RE2020 fait donc évoluer les pratiques. Prévue initialement pour une application au 1er janvier 2020, la crise sanitaire, les polémiques avec les acteurs du secteur et les évolutions importantes du projet ont retardé sa mise en application. Le but est de réduire l’impact écologique des constructions neuves, en recourant notamment à des matériaux biosourcés et renouvelables, y compris dans le gros œuvre. Ce choix devrait favoriser notamment dans l’isolation, des produits plus vertueux comme le chanvre, le bois ou la ouate de cellulose.

Celle-ci peut être appliquée aux planchers, aux murs et aux combles d’un bâtiment. Sa mise en oeuvre en vrac est polyvalente : elle peut être insufflée en rampants, murs et planchers ; projetée humide en murs lorsque le support est irrégulier ou soufflée en combles perdus. Cette dernière application est la plus répandue en France, notamment lors de travaux de rénovation. L’insufflation en murs est principalement réalisée dans des constructions en ossature bois, et peut être réalisée en atelier. Parmi les matières biosourcées, la ouate de cellulose est un isolant aux performances à peu près équivalentes aux produits traditionnels, comme la laine de roche ou la laine de verre. Grâce à un déphasage (inertie thermique) deux fois et demi supérieur à celui des laines minérales soufflées, la ouate de cellulose permet de réaliser des économies d’énergie en hiver comme en été, en maintenant une température constante dans les bâtiments. Elle favorise également l’évacuation de l’humidité et réduit les problèmes liés à la condensation et à la moisissure. Autre atout et non des moindres, son traitement aux sels minéraux, tels que les sels de bore, permet d’assécher l’atmosphère, éloignant ainsi les risques de dégradation liés aux insectes et rongeurs.

Tissu associatif local

 

Aujourd’hui seulement un vieux journal sur deux est collecté selon l’éco-organisme Citeo, ce qui porte à 60 % le taux de recyclage des papiers graphiques, soit 1,2 million de tonnes. Il reste encore de la marge pour la filière de cellulose. Pas de risque de concurrence rassure Jean-Pol Caroff, directeur de l’entreprise Cellaouate, dans le Finistère, l’une des premières entreprises créées en 2010. En dépit de la consommation de papier journal en baisse, et quelques tiraillements sur le marché du carton qui capte les sortes en mélange, la filière ouate de cellulose a de quoi se développer en France. Cellaouate, basée près de Morlaix emploie 12 salariés et produit plus de 5000 t/an de ouate de cellulose, conçue à 90 % de papier journal recyclé. L’approvisionnement est local, dans un périmètre d’une cinquantaine de km à la ronde. L’entreprise travaille avec un réseau 1000 associations pour collecter les vieux journaux, favorisée par un tissu associatif dense en Bretagne. Les gisements sont captés par des associations de parents d’élèves, des structures sportives, culturelles, humanitaires etc. Pour renforcer le maillage sur son territoire, et sensibiliser la population locale au geste de tri à la source, l’entreprise vient de mettre en ligne sur son site internet une cartographie interactive qui recense toutes les associations partenaires.

De cette façon, l’entreprise bretonne espère que les habitants se réfèrent à cette carte pour trouver le point de collecte le plus proche, ainsi que toutes les indications nécessaires pour savoir où, quand et comment déposer son papier journal auprès d’une association. L’objectif selon Jean-Pol Caroff est d’augmenter la collecte de papier journal, d’obtenir une meilleure qualité du produit, de réduire l’achat de papiers sur les marchés nationaux et internationaux et de soutenir les associations partenaires locales en les rémunérant pour leur contribution à la collecte. Sur le plan environnemental et économique, chacun y trouve son compte. La rémunération pour le rachat des vieux papiers est à prix fixe depuis le démarrage, donnant plus de visibilité à l’entreprise et de la pérennité aux projets associatifs. Le modèle de collecte imaginé par Cellaouate permet de financer chaque année le tissu associatif breton à hauteur de 200 000 euros pour le papier journal collecté. « Pour obtenir plus de papier, nous pouvons bien sûr développer de nouveaux partenariats avec de nouvelles associations, mais nous souhaitons aussi et surtout densifier la collecte pour nos associations déjà partenaires, en les aidant à se faire connaître, à capter plus de papier et donc à augmenter leurs bénéfices générés par la collecte » souligne le directeur de Cellaouate.

Un tremplin pour les structures d’insertion

 

Pour fabriquer de la ouate de cellulose, il faut une matière de qualité, donc un tri à la source indispensable pour écarter un maximum d’indésirables (plastiques, magazines etc.). Pour s’approvisionner dans sa région, Cellaouate reprend également les invendus et déchets d’imprimerie imprimés auprès des imprimeries du Télégramme, quotidien régional imprimé à Morlaix. Ce gisement comporte des déchets et papiers impropres à la production de ouate de cellulose : liens, blisters, publicités, magazines. L’association Les Genêts d’Or, partenaire historique de Cellaouate, reçoit ces invendus sur deux ESAT finistériens qui ont développé des ateliers de tri de papier : une activité particulièrement adaptée à leurs salariés handicapés en fin de carrière professionnelle. L’opération de tri permet de constituer un gisement de papier journal propre, sec, conforme aux besoins de Cellaouate, qui rachète ce papier trié aux Genêts d’Or. « En Bretagne, la part de la population vieillissante est attachée au papier journal. Les habitants sont de grands consommateurs de lecture sur papier et reviennent à ce support média avec l’âge », constate Jean-Pol Caroff.

Ailleurs, les entreprises s’organisent également en s’associant à des structures sociales bien implantées. Ouatéco, basée dans Les Landes a développé dès 2010 des filières locales de recyclage avec deux premières expérimentations, avec la Ville d’Anglet et l’Aéroport de Biarritz. Mais surtout, avec le village Emmaüs de Lescar pour développer un projet commun de recyclage des papiers. Aujourd’hui, c’est 2500 tonnes de papiers recyclés par an, des créations d’emplois durables, et la formation du personnel d’Emmaüs à la mise en œuvre de ouate solidaire. L’entreprise fonctionne actuellement avec plus de 180 structures de l’ESS ou associations et structures indépendantes soucieuses de valoriser en local et de récupérer des fonds. Ouateco propose également des formations agréées par la Direccte Aquitaine depuis 2010 pour les artisans, bureaux d’études et architectes.

Croissance externe

 

Les modes de collecte en France et en Europe sont en majorité assurés par des prestataires professionnels provenant des filières de recyclage et des imprimeurs. A ce jour, il n’existe pas de dispositif national de collecte. En revanche, le papier collecté est une matière première secondaire à forte valeur, soumise à un cours en fonction de son type. Ce sont des entreprises de recyclage privées qui organisent la collecte des papiers, comme Paprec et Veolia en France et les revendent à d’autres entreprises. Chaque industriel crée son propre réseau, en fonction de sa situation géographique. Depuis quelques années, la filière française représentée par l’association Ecima observe une baisse des approvisionnements de l’ordre de 5% par an. Avec la pandémie, la diminution est passée à – 25%. Cette tendance pousse les industriels à trouver de nouvelles sources de matières (des cartons par exemple comme chez Novidem). Si dans le contexte actuel, la sortie du statut de déchets des papiers-cartons n’a peu ou pas d’impact, les filières de recyclage risquent probablement d’exporter davantage, et donc de chercher à capter davantage de matière.

Parmi les acteurs majeurs de la ouate en France, Iso Green Group connaît depuis deux ans, une forte croissance. Et pour cause, cette entreprise, créée en 2019, est le fruit d’une fusion entre Igloo France Cellulose située en Vendée et Ouattitude dans l’Hérault. En 2020, l’usine historique Igloo Cellulose au Canada a rejoint le groupe. Les deux usines de l’Ouest et du Sud de la France ont produit 21 000 tonnes de ouate de cellulose en 2021 (et près de 19 000 tonnes de papier valorisées). Depuis l’an dernier, une quatrième usine a ouvert ses portes à Boston aux Etats-Unis. Les papiers recyclés en ouate de cellulose proviennent de diverses sources locales. Chez Iso Green, ils sont majoritairement issus du tri sélectif. L’entreprise travaille avec un récupérateur qui fournit la majorité de la matière première, ainsi qu’un groupe de presse important dans la région de Montpellier, pour approvisionner l’usine de Servian (ex-Ouattitude). Des collectes sont également réalisées avec le tissu associatif local pour limiter le transport de la matière. En Vendée, le groupe a mis en place des collectes auprès d’établissements scolaires locaux, grâce à des bacs mis à disposition dans les écoles. Les papiers sont ensuite pesés et rachetés pour aider les écoles à financer leurs activités. Cette source d’approvisionnement est valorisée localement et distribuée à un réseau d’artisans du Grand Ouest.

Vers une filière d’excellence

 

La fermeture du site de fabrication de papier journal UPM à Chapelle Darblay a entraîné une perte de matière pour la filière et une suppression de débouchés pour les 250 000 t/ an de papiers usagés de la collecte sélective. Mais rien n’est encore perdu. Le projet porté par Veolia et Fibre Excellence autour d’une activité papetière dont une partie transformée en ouate de cellulose reste à l’étude. Ce consortium propose de produire 400 000 tonnes de papier carton moyennant un investissement de 120 millions d’euros. Les producteurs de ouate espèrent une annonce positive courant 2022, mais seront déjà fixés le 31 janvier prochain, date où la Région doit soumettre au vote le droit de préemption de la ville de Rouen. Si celle-ci obtient le feu vert pour racheter le site et les deux machines papetières, le projet pourrait créer rapidement 200 emplois, estime Arnaud Dauxerre, principal acteur de la sauvegarde du site industriel de Chapelle Darblay. L’activité ouate de cellulose impliquerait de traiter directement dans la masse, le papier ignifugé et de remplacer les sels de bore par d’autres adjuvants moins nocifs.

Enfin, depuis le recentrage des exutoires en Europe et la recherche d’alternatives aux plastiques à usage unique dans l’emballage, de nouvelles applications à base de cellulose pourraient émerger à court et moyen terme. Outre la production de ouate pour les matériaux d’isolation, cette matière se retrouve au coeur d’un projet industriel et de recherche, avec le lancement début janvier 2022 de la Chaire Cellulose Valley. A l’origine : la Fondation Grenoble INP soutenue parplusieurs industriels (Guillin, DS Smith Packaging, Ahlstrom Munksjö) et Citeo. L’objectif d’ici à quatre ans est de concevoir de nouveaux matériaux performants, recyclables et biodégradables, à base de cellulose pour l’industrie de l’emballage. La Chaire s’engage également sur un volet formation en développant des ressources pédagogiques et académiques pour les élèves-ingénieurs avec un accès rapide aux résultats de recherche.

Crédits : Cellaouate, Ecima

En plus :

Association européenne ECIA (European cellulose insulation association)

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