L’économie circulaire dans l’industrie, c’est possible. Par petites touches, certaines PME et PMI françaises ont décidé de changer de cap, misant sur l’éco-conception, le réemploi, l’usage ou encore le remanufacturing. Si quelques études sur le rôle de l’économie circulaire en entreprise ont déjà été publiées par l’AFNOR et l’Ademe, rien encore n’avait été fait sur la transformation des comportements au sein des entreprises et les bénéfices consécutifs. A l’appui de témoignages, une étude de l’INEC et OPEO donne plusieurs pistes pour aider l’industrie à se lancer.
Le constat est connu et implacable. L’industrie ne peut plus continuer à se développer telle qu’elle le faisait il y a encore vingt ans. Malgré les informations sur la pénurie des ressources, l’empreinte carbone et la mise en danger de nos écosystèmes, le changement est néanmoins modeste. Basculer d’une économie linéaire destructrice mais ancrée dans les comportements depuis plus d’un siècle à une économie circulaire plus vertueuse, qui nécessite un bouleversement radical des process, des pratiques et des mentalités ne peut se faire du jour au lendemain. Les industriels ont cependant compris qu’il était de leur intérêt pour la pérennité de l’entreprise, d’évoluer vers de nouveaux modèles économiques. La crise sanitaire et économique vécue depuis un an semble avoir renforcé cette idée.
Une vraie opportunité
Pour en savoir plus sur la tendance et la prise en compte de l’économie circulaire dans le monde industriel, l’Institut national de l’économie circulaire (INEC) et le cabinet de conseil OPEO ont choisi de mener l’enquête. Après l’envoi d’un questionnaire auprès de 75 entreprises sur le territoire, 63 d’entre elles ont répondu positivement, reconnaissant que l’économie circulaire représentait aujourd’hui une vraie opportunité. Sur ce panel, 18 témoignages ont permis de dresser un tableau des pistes à suivre. L’objectif étant de mettre en lumière les expériences d’entreprises pionnières pour susciter l’envie et le passage à l’acte. Provenant de 12 régions différentes, ces PME, PMI, ETI et start-up exercent dans des secteurs aussi variés que l’aéronautique, la construction, l’électronique, la fabrication de biens, la gestion de l’eau, des déchets et de l’énergie. Si l’on peut reprocher à l’étude de ne pas tenir compte des entreprises non concernées, ni des raisons qui expliquent leur désintérêt, l’échantillon retenu a toutefois permis d’évaluer les changements opérés.
Selon Gregory Richa, associé au sein du cabinet OPEO, « la circularité est constitutive d’une plus grande résilience face aux chocs. Elle doit s’imposer comme boussole pour la réindustrialisation ». Quels sont les business models circulaires ? Quels sont les freins à l’adoption de la circularité ? Quels leviers les entreprises industrielles circulaires ont-elles activés ? Pour répondre à ces questions clés, l’étude s’est appuyée sur les informations et témoignages obtenus auprès des directions générales, RSE, développement durable ou financières et de postes opérationnels, pour identifier six modèles économiques prometteurs, fondés sur deux principes : l’allongement des cycles d’utilisation de la matière et le traitement des externalités négatives.
Durabilité des ressources et des produits

Le premier a trait à la durabilité des ressources. Dans le cas de matières premières renouvelables, l’exploitation respecte les cycles de régénération et la biodiversité. Le bio-sourcing substitue alors des matières non renouvelables ou génère de nouveaux usages. Les matières générées sont non toxiques et conçues pour être réintégrées dans des cycles biologiques ou techniques en fin d’usage. Dans ce contexte, l’exploitation de ressources non renouvelables est progressivement réduite. La valeur créée permet alors de se démarquer sur le marché et de proposer des ressources sur le long terme. Cela porte par exemple sur des fibres textiles, des encres, des biomatériaux etc. Parmi les entreprises qui ont suivi ce chemin, le fabricant de chaussures Veja mise sur du coton durable et du commerce équitable. Le chocolatier Valrhona déploie des pratiques d’agroforesterie en partenariat avec les exploitants. Onet, société de services et de propreté, utilise des produits nettoyants concentrés et éco-responsables.
Le second modèle concerne l’extension de la durée de vie des produits. Celle-ci est rendue possible par un design capable d’améliorer la fiabilité et la réparabilité. Entre autres entreprises qui adoptent ces modèles, SEB, le spécialiste du petit électroménager, propose un service de réparation avec une garantie possible sur 10 ans. Schneider Electric vend des produits pour des durées d’usage étendues de 10 à 40 ans dans le bâtiment et les infrastructures. France Manufacture fabrique des costumes haut de gamme réparables en France. Les coûts sont potentiellement réduits sur le long terme pour les clients. L’entreprise développe des services différenciants de garantie et de maintien en conditions opérationnelles. Les informations récupérées grâce aux services permettent ensuite de mieux comprendre l’usage des clients et d’améliorer encore les produits.
Product as a service
Autre modèle économique innovant, celui du « product as a service », appelé également économie de la fonctionnalité, consiste à vendre un usage plutôt qu’un produit. Dans cette démarche, le design du produit, centré sur l’usage et une durabilité accrue, permet d’augmenter l’expérience client tout en assurant une rentabilité du modèle. En gardant la propriété du produit, le producteur peut créer de la valeur sur l’ensemble des boucles de circularités du cycle de vie et amorcer un découplage entre création de valeur et usage des ressources. L’économie du partage rentre également dans cette catégorie, puisque le fait de mettre en commun un bien revient à distribuer les coûts sur les différents co-propriétaires avec une répartition proportionnelle à l’intensité d’usage de chacun. Ce modèle est par exemple suivi par MFLS, fabricant d’outils de découpe qui vend un droit d’usage pour ses scies industrielles haut de gamme. Le groupe pneumatique Michelin vend des pneus au km parcouru pour les poids lourds, ou au nombre d’atterrissages pour les avions. Areco propose une solution technologique pour améliorer la performance en temps réel des étals de fruits et légumes (fraîcheur, prix, informations, idées recettes).
L’avenir radieux du réemploi
Le réemploi des produits fait aussi partie des modèles économiques prometteurs. Il consiste à augmenter les cycles d’utilisation des produits avec la mise sur le marché de seconde main des produits et biens industriels à des prix parfois 30 % moins cher que du neuf tout ayant des performances garanties. Selon son état, un produit peut être remis sur le marché avec ou sans activité de réparation et de remanufacturing, via des « marketplace » ou dans des réseaux de distributions physiques. Ces modèles nécessitent une réparabilité accrue des produits, une inter-opérabilité des données et la mise en place de logistiques inversées directes ou via des filières de collecte. Convaincu par les bénéfices de la démarche, le fabricant de pneumatiques Black Star rechape après rachat, des pneus usagés dont la structure reste saine. Armor Print Solutions collecte et reconditionne les cartouches d’encre.
Prolonger le produit, c’est économiser les matières

Assez proche du modèle précédent, le réemploi appliqué aux composants et aux matériaux transforme de potentiels déchets en nouveaux produits semi-finis ou intrants. Ce réemploi peut être effectué dans des cycles techniques de remanufacturing (pièces de rechanges, matières recyclées,…) ou des cycles biologiques (combustibles, engrais,…). Il nécessite également des produits éco-conçus en vue d’une séparation simple et d’une réutilisation fonctionnelle des constituants du produit. Des industriels réussissent à créer des produits basés à 100 % sur des matériaux recyclés, recyclables à l’infini. D’autres se fournissent en pièces détachées ou matériaux recyclés moins chers et moins volatiles que des matières premières vierges. C’est le cas du recycleur Paprec qui a créé un JV avec Gerflor pour recycler du PVC dans de nouveaux revêtements de sols. Le fabricant de chaussures Ector conçoit ses modèles à partir de polyéthylène recyclé issu de la collecte des chaussures en fin de vie. Le groupe Vicat, dans la construction, développe des chantiers de réaménagement à partir de déchets locaux.
Enfin, il ne peut y avoir d’économie circulaire vertueuse sans optimisation de l’empreinte environnementale. Car même avec des boucles circulaires, chaque étape de la chaîne de valeur génère des externalités négatives en terme d’énergie, de rejets (émissions ou effluents) et de déchets. D’où l’idée pour des entreprises comme Everoad de mettre en place une plateforme web pour l’optimisation des transports logistiques. FGWRS, spécialiste de la gestion de l’eau des bâtiments a mis au point et commercialise des solutions de recyclage des eaux grises.
Quatre bénéfices
En analysant les conséquences liées à l’adoption de ces six modèles, l’étude met en exergue quatre principaux bénéfices pour les entreprises. Tout d’abord, la compétitivité de l’offre. En combinant les modèles économiques circulaires, la proposition de valeur augmente et permet de gagner en compétitivité par rapport à des offres « standards » et à une demande évolutive. Le réemploi, la réparation ou une offre de location associée à un contrat de performance ne sont pas en soi des concepts nouveaux. Mais aujourd’hui, ils redonnent du sens à l’avenir de l’entreprise et sont source d’innovations. Second bénéfice et non des moindres, la fidélisation des clients. L’augmentation de la durée de vie des produits et la vente d’usage créent naturellement des relations de long terme avec le client. L’entreprise est plus à l’écoute des besoins et des usages. Les contacts sont multipliés dans le temps et les équipes commerciales engagent des relations privilégiées avec leurs clients.
L’engagement des équipes fait aussi partie des clefs de la réussite pour l’entreprise. La refonte du design des produits et des modèles industriels (approvisionnements, fabrication, flux logistiques etc.) nécessite l’implication de salariés. Selon l’étude, plus l’intention de l’entreprise et les moyens sont forts, plus les équipes trouvent une source d’engagement puissante. Tournée vers l’innovation, l’entreprise est également mieux préparée pour anticiper les réglementations et l’évolution de la demande. Elle transforme un risque en opportunité, peut influer sur la demande et prendre le leadership sur des problématiques environnementales et sociétales. Quelle que soit sa taille, elle est en capacité de gagner de nouvelles parts de marché et initier de nouveaux standards industriels innovants et différenciants.
Puissance politique
Les institutionnels ont par ailleurs un rôle déterminant à jouer pour amorcer cette transformation industrielle. Pour l’INEC et le cabinet OPEO, ils portent trois leviers essentiels : la réglementation, le soutien économique et la volonté politique. On peut ainsi penser qu’avec le Plan de Relance et les différentes lois sur l’environnement en France (loi Énergie & Climat, loi AGEC, loi Climat et Résilience) et à l’échelle européenne (Green Deal), une fenêtre d’opportunité s’ouvre. Selon les auteurs de l’étude, elle devra être investie dans les trois ans à venir pour enclencher une véritable transition structurelle. On peut enfin imaginer que l’économie circulaire contribue à la résilience d’une industrie délaissée par les Français depuis des décennies. Quoi de plus séduisant en effet qu’une entreprise investie dans la réduction de son impact environnemental, valorisant les bonnes pratiques sociétales et de meilleures conditions de travail pour attirer ses futurs jeunes salariés ?
Crédit : Afb, Valrhona, Vicat Construction
A lire aussi :
AFNOR enquête sur l’économie circulaire en entreprise
Les entreprises de plus en plus sensibles à l’éco-conception
« L’Echo circulaire a cessé sa parution mais l’actualité de l’économie circulaire continue d’être suivie par "Déchets Infos". »