L’éco-conception s’invite au spectacle

Coulisses et décors plus vert(ueux)

Point commun entre un escalier scénique de l’opéra de Lyon, un panneau de décor du Festival d’Aix et une structure métallique du théâtre du Châtelet ? Leur éco-conception. Réalisés en liège compressé, en carton recyclable ou avec des châssis en aluminium standard réutilisables, ces décors intègrent une réflexion plus large du monde culturel et artistique sur l’environnement. Des bonnes pratiques émergent un peu partout dans les festivals, sur les tournages de cinéma ou dans la scénographie des musées, avec comme fil conducteur, la valorisation des ressources et la prévention des déchets.

Si des actions sont menées localement ou ponctuellement, au niveau d’une région, d’un département, d’un festival de spectacle vivant, un cadre plus englobant et fédérateur existe aussi. A travers la loi de transition écologique de 2015, tous les services de l’État sont conviés à faire preuve d’exemplarité. Le ministère de la Culture et de la communication n’échappe pas à la règle. C’est ainsi que le monde de la Culture a défini sur cinq ans, sa stratégie de Responsabilité Sociale des Organisations (RSO). Présentée il y a tout juste un an aux agents du ministère, aux acteurs de la filière, aux associations, aux artistes, cette stratégie comporte trois volets sociétal, social et environnemental. Ce dernier champ porte en particulier sur les engagements liés à la réduction des gaz à effet de serre (GES), la sobriété énergétique des bâtiments, le réemploi, la gestion de l’eau et des déchets, la biodiversité et la mobilité éco-responsable. Au niveau régional, les actions ne se déroulent pas au même rythme, selon le dynamisme des Drac (direction régionale des affaires culturelles) et l’implication des organisateurs. Pour Monique Barbaroux, haut-fonctionnaire développement durable au ministère de la Culture, les territoires sont moteurs dans ce type de projet. Quelques régions dynamiques se détachent du lot comme l’Alsace avec en tête de pont, Strasbourg, la Nouvelle Aquitaine et le RIM (Réseau des Indépendants de la Musique) ou bien Grand Bureau, le réseau des musiques actuelles en Auvergne-Rhône-Alpes.

Décors réutilisables et matières recyclables

 

En 2014, le Festival international d’art lyrique d’Aix-en Provence a été retenu dans le cadre de l’appel à projets Filidéchets, soutenu par l’Ademe et la région PACA. La thématique sur le recyclage s’est donc déclinée au secteur du spectacle, ancré à un territoire. Et qui dit scène, dit décors, explique Véronique Fermé, chargée de mission développement durable du festival d’Aix. Cette manifestation embauche 45 permanents qui travaillent sur la conception et la construction de décors tout au long de l’année.

Opéra Carmen 100% éco-conçu produit en 2017

La démarche est parti du constat suivant : que faire des 45 tonnes de déchets issues de la construction de décors, produits sur une année, en dehors de l’incinération ou la mise en décharge ? « L’idée aujourd’hui, c’est de penser un décor ou une scénographie en fonction du désassemblage des pièces, de la recyclabilité et de la non toxicité des matériaux, explique Véronique Fermé. Des test sur du liège compressé ont été réalisés avec succès pour remplacer l’emploi du polystyrène. Ce qui nous a permis de construire les décors de l’opéra Carmen de l’édition 2017, 100 % réutilisables et démontables. Certes la résine est idéale, pour sa légèreté et son façonnage, mais souvent collée à d’autres matières et donc difficilement recyclable. On cherche actuellement de nouvelles matières et d’autres colles pour les grandes pièces de décors ». De même, le festival d’Aix a remplacé l’aluminium par de l’acier, moins cher et plus rigide.

Opéra 100 % éco-conçu

 

La filière est en cours de création, et les organisateurs du festival cherchent à partager leurs expériences dans le domaine de l’éco-conception. Un guide méthodologique interne est en cours de rédaction, destiné à tous les corps de métiers, décorateurs, machinistes, constructeurs, responsable des lumières etc. Une chose est sûre, les ateliers de décors du festival d’Aix adhèrent à l’économie circulaire. Cette année, trois nouveaux spectacles à l’affiche seront 100 % éco-conçus (Didon et Enée, Ariane à Naxos et Seven Stones). « Si on ne peut pas entièrement maîtriser les émissions de CO2 liés au transport, qui dépend souvent des collectivités, les festivals peuvent ainsi agir sur l’éco-conception et la valorisation des décors et des déchets » souligne Véronique Fermé. A l’image d’autres organisations et manifestations, comme le collectif des Festivals bretons, ou parmi les quelque 30 festivals d’été de plein air, la gestion des ressources fait désormais partie du décor. Avant-gardiste, le festival d’Aix a créé un outil d’aide à la décision financière pour évaluer et démontrer la rentabilité de l’éco-conception et de l’optimisation des transports. « Au-delà des atouts environnementaux de la démarche, il faut convaincre la direction technique des gains économiques. Par exemple des coûts liés à la conception de décors et au traitement des déchets ont pu diminuer respectivement de 8 % et de 20 % ».

Dans d’autres milieux, celui du théâtre ou des musées nationaux, la réflexion est déjà bien engagée. Ainsi l’opéra de Lyon a lancé avec l’Ademe, une phase de recherche pour valider la pertinence du carton dans le décor. Fixés à une structure dont ils pourraient être séparés, les panneaux en carton pourraient être ensuite recyclés et la structure réutilisée. Le théâtre du Châtelet à Paris a créé des châssis en aluminium, rigides et simples à assembler ou à stocker sur lesquels sont tendues les toiles propres à chaque spectacle. Ainsi à la fin des représentations, les feuilles de décor sont démontées et les châssis utilisés pour la production suivante. Ces structures sont de plus en plus standardisées ce qui évite leur transport d’un établissement à l’autre. Dans ce cas, seules les toiles sont envoyées pour être montées. Le même théâtre utilise par ailleurs une station de lavage du matériel de peinture pour économiser l’eau et décanter les peintures à l’eau. Celle-ci repart ensuite dans le circuit des eaux usées tandis que la pâte restante est valorisée énergétiquement.

Plateforme numérique en projet

 

Pour favoriser les échanges entre établissements ou festivals, et généraliser les bonnes pratiques, plusieurs expériences et initiatives ont été rassemblées dans un guide, réalisé par le réseau Circul’Art, soutenu par la région Ile-de-France et le collectif Ecoprod, spécialiste de l’audiovisuel. Des adresses et des contacts dans toute la France sont également disponibles ainsi que la liste des ressourceries et recycleries spécialisées en région francilienne, telles que la Réserve des Arts, la Ressourcerie du Spectacle ou encore Art Stock, plateforme de vente ou de location de décors, d’accessoires ou de costumes. Au-delà de ces guides méthodologiques utilisés par la profession, un projet d’envergure pourrait voir le jour d’ici un ou deux ans. Il s’agit d’une plateforme numérique sur le réemploi portée par le Musée Quai Branly, le Musée du Louvre et le Grand Palais. Objectif : permettre à des opérateurs publics, de donner des matériaux et des structures scéniques, à des associations ou des musées ciblés. Pour Monique Barbaroux, ce travail est un préambule à la création d’une nouvelle communauté : « ce chantier en cours d’élaboration, implique un énorme travail collectif en amont, que ce soit sur la rédaction de fiches produits ou sur la conception même des structures, pour permettre leur désassemblage et leur réutilisation ».

Crédit : Patrick Berger

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