Treize millions de personnes travaillent dans les bureaux, soit un actif sur deux qui génère 130 kg de déchets par an. Chaque jour, des milliers de papiers, bouteilles, canettes, piles, cartouches, gobelets finissent dans les poubelles des entreprises. Depuis 2016, le décret « cinq flux » oblige les entreprises de plus de vingt salariés à trier leurs déchets de bureau. Aujourd’hui, seuls 20 % des papiers sont recyclés. Les outils ne manquent pas mais plusieurs freins psychologiques empêchent le décollage. A tel point que des chercheurs travaillent sur la question.
Depuis plus de dix ans, plusieurs entreprises de collecte se sont spécialisées dans le traitement des déchets de bureau en commençant par le plus simple et le plus volumineux, le papier. Progressivement, ces entreprises ont élargi leur périmètre à d’autres déchets générés sur le lieu de travail : bouteilles plastiques, gobelets, canettes, piles, cartouches d’imprimantes, DEEE. La plus ancienne d’entre elles, Elise a démarré il y a vingt ans à Lille. « Nous installons nous-mêmes nos corbeilles de tri associé à un accompagnement préalable des salariés et une communication sur mesure selon la taille de l’entreprise et le nombre de personnes. Depuis que nous collectons, nous ne constatons pas de mauvaise volonté. Le seul risque de geste mal intégré peut venir du tri en apport volontaire » reconnaît Sophie Bayoux, directrice générale.
Chez Elise, on pratique plutôt la poubelle personnalisée qui permet au salarié de s’investir davantage. Les audits et le reporting stimulent également le personnel, avoue Alexis Pelluault, président d’Elise. Et de déplorer que la communication à la base a sans doute été mal organisée ou peu ciblée : « Malgré le décret cinq flux, nombreuses sont les PME, encore peu informées du caractère obligatoire de la collecte des déchets de bureaux ». Souvent, des habitudes se sont établies avec l’enlèvement des déchets municipaux. Et de la même façon, ce sont souvent les services de l’État qui sont les moins bons élèves. Avec 18 000 tonnes de papiers collectés en 2017 et une croissance annuelle de 20 %, Elise souligne la nécessité d’accompagner et de suivre ses clients régulièrement ; sinon, cela ne fonctionne pas. Une entreprise peut s’informer sur nos prestations et attendre six mois avant de concrétiser. « Il faut savoir être patient avec nos clients car on le sait, explique sophie Bayoux, cette démarche ne fait pas encore partie des priorités au sein de l’entreprise ».
Accompagnement et feedback
Les autres acteurs ont pris le relais en étoffant l’offre en Ile-de-France, là où la densité de bureaux est la plus forte au km², avec tous en commun, la volonté de concilier environnement et emploi social. CKFD, Tricycle, Cedre, Le Petit Plus, Recygo, la Corbeille Bleue et Easy Recyclage du groupe Paprec ou encore Canibal, LemonTri, pour ne citer que quelques-uns, ont démarré en région parisienne. Ces entreprises proposent de la collecte multi-flux associée à une offre de bacs ou de poubelles personnalisées, du conseil et du reporting environnemental. Les données recueillies sont communiquées aux salariés pour les motiver.

Pour Recygo, le retrait pur et simple de toutes les anciennes « poubelles » s’impose, pour que le message soit clair. Service de collecte lancé en 2012 par La Poste, Recygo associe aujourd’hui l’opérateur Suez pour étendre l’activité et traiter de plus gros gisements. Les clients abonnés disposent d’un guide de déploiement et d’outils pratiques pour lancer et animer leur démarche de tri : affiches, modèles de mail, support de présentation personnalisable. Pour les sites tertiaires de grande taille, les conseillers Recygo peuvent se déplacer pour accompagner les personnes en charge du déploiement, pour des diagnostics, du conseil ou des séances de sensibilisation. Le suivi des données via un espace client ou un blog comme le propose Easy Recyclage permet d’avoir un regard sur les effets du geste de tri.
Le reporting ou feedback fait partie des solutions préconisées pour rendre le tri efficace et durable chez le salarié. « Montrer chiffres et graphiques à l’appui les effets du geste, qu’ils soient d’ordre environnemental ou économique, entraîne une motivation qui dure même après le retrait de l’affichage. Si en plus, on mentionne sur un même graphique, l’évolution du tri effectué dans deux services différents de l’entreprise, cela engendre une compétition qui pousse à la performance » constate Morgane Innocent, docteur en science de gestion. Au sein du laboratoire d’économie et de gestion de l’Ouest (Lego), elle a réalisé une étude des mécanismes de changement environnemental avec Mickael Dupré, docteur en psychologie sociale et environnementale.
Pas seulement une question d’environnement
Les déchets de bureau appartiennent à tout le monde donc à personne. Pourquoi s’en préoccuper ? Face à cette tendance qui empêche d’accélérer le tri et mettre en œuvre les bonnes pratiques sur le lieu de travail, l’équipe de chercheurs a étudié plusieurs pistes possibles pour lever les verrous.
En se mettant à la place de l’employé lambda, les chercheurs s’interrogent sur les raisons qui motivent d’abord le tri. De façon objective, tout le monde prend conscience que cela favorise la préservation des ressources, la protection de l’environnement en général et la création d’emplois. Ces paramètres sont reconnus par tous, mais lors du geste de tri, le comportement quotidien va relever davantage d’un geste ou d’un non geste irrationnel. En d’autres termes, le discours n’est pas suivi des faits au sein du foyer en général et encore moins au travail. « L’homme n’agit pas de façon rationnelle, que les choses soient claires », souligne Morgane Innocent.

La rationalité implique un certain temps de délibération avec soi-même, du raisonnement, donc ralentit la prise de décision. Bien souvent, l’être humain va décider sur un mode automatique, basé sur son expérience, son inconscient ou ses émotions. Tous ces éléments conduisant au final à une prise de décision plus rapide, explique Morgane Innocent. Sur le lieu de travail, plusieurs barrières supplémentaires s’ajoutent à ce comportement non rationnel. Le salarié est influencé par son environnement physique et social. Les dispositifs de collecte sont hétérogènes, aléatoires et pas toujours placés au même endroit. Les flux de matières divergent également selon l’endroit (gobelet en plastique au 1er étage, gobelet en carton dans un autre service). Enfin la gestion de ces déchets reste assez opaque, le ramassage n’est pas visible puisqu’il est fait avec le ménage souvent en dehors des heures de bureau. Tous ces paramètres mis bout à bout conduisent à déresponsabiliser le salarié dans son geste de tri. Toutefois, la situation évolue. Pour sensibiliser le salarié, les prestataires de collecte associent souvent l’impact positif sur l’insertion professionnelle ou l’emploi des handicapés. Le message passe mieux, estiment Elise et Le Petit Plus.
D’un étage à l’autre, le tri peut être différent
Autre phénomène relevant de l’inconscient : le déchet de bureau fait partie du collectif. Il n’est pas personnel contrairement au déchet de la maison qui reflète notre identité et notre mode de vie. Chez Tricycle, entreprise adaptée fondée en 2009, et spécialisée dans la collecte de déchets de bureau en Ile-de-France, son fondateur Xavier Porchier constate la situation avec philosophie : « nous avons de plus en plus d’entreprises qui font appel à nous pour collecter les papiers de bureau, mais individuellement nous n’observons pas d’amélioration. Il y a toujours dans les corbeilles de papiers, des déchets indésirables, du type peau de banane ». Même d’un étage à l’autre, le tri n’est pas de la même qualité. Outre le conseil, et le reporting environnemental, Tricycle organise par ailleurs des Cleaning Day où les salariés de l’entreprise vont se retrousser les manches pendant une journée pour déstocker. : « ce genre d’opération permet de faire évoluer les esprits. Tout le monde est concentré sur une tâche, tenant compte du regard des autres. Le personnel s’approprie l’action. Une émulation se créée et souvent subsiste dans la durée ». De même, si une entreprise a commencé par la collecte des papiers, des cartouches et des DEEE, la gestion des autres déchets permettra de libérer le geste de tri, car tous les déchets seront concernés, assure Mathieu Boullenger, fondateur de l’entreprise adaptée Le Petit Plus.
Sauf si l’individu est un militant et un écologiste convaincu, quand on trie, on ne voie pas les conséquences de notre geste dans l’immédiat. Cette réaction est totalement archaïque mais bien réelle, souligne Morgane Innocent. Tout comme le fait d’éteindre la lumière n’aura aucun impact visible sur l’environnement dans les minutes qui suivent. Une expérience menée par les chercheurs montre revanche des leviers qui touchent à ce qu’ils appellent, la dissonance cognitive. Dans les toilettes d’un centre commercial, ils ont démontré que les usagers éteignaient davantage les lumières après leur passage, quand ils voyaient écrit sur une affiche : « 93 % des personnes sont sensibles à l’environnement et vous ? Pensez à éteindre en sortant ». Dans ce cas précis, l’usager se sent impliqué car il s’inclut à cette majorité de personnes et pour ne pas être en conflit intérieur, il va agir en fonction de ce qui est demandé. On peut donc imaginer que pour la collecte et un tri respectueux des déchets, cela fonctionne aussi.
La liberté de choix convainc
Paradoxalement, moins on impose et plus on laisse l’impression de donner de la liberté aux gens, et mieux ça marche. En d’autres termes, quand on veut aboutir à un changement de comportement, il ne faut surtout pas chercher à convaincre ou à imposer. Laisser le choix permet d’intérioriser un acte et le conserver. Cela vaut dans de nombreux domaines. « Et c’est pourquoi ajoute Morgane Innocent, la gratification ou la récompense extérieure (telle que la consigne) n’est pas pérenne. Elle peut entraîner une hausse de la collecte mais si du jour au lendemain, on arrête l’opération, il y a le risque de voir le geste stoppé, voire même une dégradation de la collecte, car l’acte n’aura pas été assimilé ». Le gel décisionnel engage dans une logique. C’est un investissement psychologique, sur lequel on ne peut pas revenir en arrière. Exemple : lors d’une opération de sécurité routière, des automobilistes font le geste d’accrocher un foulard blanc à leur rétroviseur. Par cet investissement, ils vont se sentir impliquer et par conséquent être plus attentif sur la route, limiter la vitesse ou faire plus de pauses. Dans une démarche de tri et de collecte au bureau, le principe est le même. Dès lors qu’on accepte de porter un badge ou un autocollant, on s’investit jusqu’au bout.
Parmi les conclusions de cette étude, on peut établir que la personne n’est pas rationnelle ; la communication persuasive n’a aucun effet ; le feedback ou reporting environnemental stimule le geste de tri, surtout s’il met en compétition les salariés d’une même entreprise ; les motivations extérieures désimpliquent ; un libre choix explicite est plus impactant qu’une directive ; les comportements sont dirigés par des processus psychiques économiques. Enfin, il ne faut pas chercher à modifier la pensée. Ce qui compte est le changement de comportement, grâce à la facilitation et à l’expérimentation.
Crédit : Elise, Recygo, Easy Recyclage
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