Les machines industrielles d’occasion répondent à de nouveaux besoins

La réglementation environnementale européenne met en lumière les bénéfices de la seconde main pour tous. Chez les professionnels, l’engouement pour le mobilier upcyclé, les téléphones et ordinateurs reconditionnés révèle une filière de mieux en mieux structurée et identifiée. Le recours à des machines industrielles d’occasion ne date pourtant pas d’hier. Mais les pratiques et les motivations évoluent. Si le prix reste en tête, d’autres raisons liées à l’image de marque et aux impacts environnementaux émergent.

Dans une démarche d’économie circulaire, les machines d’occasion jouent un rôle central. Leur réutilisation et l’allongement de leur durée de vie réduisent les besoins en nouvelles installations neuves et donc la consommation de nouvelles matières premières. Si actuellement, la seconde main connaît un retour en force pour ses vertus écologiques avec le reconditionnement d’équipements grand public (électroménager, multimédia, informatique, outillage électrique, mobilier etc), cette pratique chez les professionnels est plutôt ancienne et motivée surtout par le prix, autour de 20 à 40 % moins élevé que celui du neuf, en général. Outre les raisons économiques, les acheteurs industriels recherchent bien souvent des opportunités pour renouveler ou diversifier leur matériel dans le cadre d’une activité annexe. Pour les industriels qui souhaitent se débarrasser de leurs installations, cela tient bien souvent en trois explications : renouvellement du parc, achat de machines inadaptées et situation financière délicate.

Mais depuis quelques années, ce secteur évolue avec l’arrivée de nouveaux professionnels dans la remise à niveau, le reconditionnement et la revente. Comme l’indique le cabinet Xerfi dans une étude consacrée au marché de l’occasion pour les professionnels (septembre 2023) : « la très faible croissance de l’activité économique en France en 2023 (+0,4%) et attendue en 2024 (+0,7%) ainsi que la dégradation des conditions de financement vont inciter de nombreuses entreprises à reporter une partie de leurs investissements ou à se tourner vers des biens d’occasion lorsque cela est possible pour bénéficier de tarifs plus attractifs. Par ailleurs, avec une empreinte carbone nettement inférieure aux équipements neufs, l’occasion représente un réel levier pour les entreprises et les administrations qui veulent s’engager dans la réduction de leur impact environnemental. Ce type d’achats responsables permet aussi de sensibiliser ou de répondre aux préoccupations des salariés sur les enjeux environnementaux ».

En France, le marché est en train de se structurer et de faciliter l’accès aux matériels, grâce aux outils digitaux de mise en relation. On peut citer quelques plateformes en ligne de petites annonces, connues des professionnels comme Via mobilis pour les véhicules industriels, les sites d’intermédiation du groupe leboncoin, comme Agriaffaires spécialisé dans les matériels agricoles depuis 2000, MachineryZone (matériel TP, de transport et de manutention, d’occasion et neuf) depuis en 2003 et Truckscorner pour les poids lourds d’occasion, lancé en 2019. Dans son étude, Xerfi mentionne pas moins de 150 spécialistes de l’occasion en France pour les professionnels, du site de petites annonces intégrant un service de maintenance, à la plateforme de vente aux enchères en passant par le reconditionneur-revendeur.

Remise en état intégrée

 

Catalogue de petites annonces en ligne d’Osertech

Et puis, il y a les entreprises indépendantes, des PME en général, qui disposent d’une place de marché et d’un catalogue en ligne mais aussi d’une plateforme physique où sont centralisés les équipements pour les auditer et les remettre à niveau. Osertech a construit son expertise il y a trente ans dans les secteurs d’activité pharmaceutique, cosmétique et chimie fine. Basée à Janville en Eure-et-Loir, l’entreprise dispose de 7500 m² d’entrepôts avec bientôt une extension de 1000 m² pour accueillir machines et ateliers de maintenance. Osertech s’approvisionne à 90 % en France et un peu dans les pays frontaliers. Elle vend principalement en France. Son réseau s’est constitué au fil du temps, grâce à des relations privilégiées avec les industriels, un travail régulier de prospection et des visites constantes. Ses clients sont des entreprises de toutes tailles. Le profil vendeur est souvent un gros laboratoire ou une structure de recherche qui dispose de budget, et qui cherche à se débarrasser rapidement de ses équipements pour renouveler son parc. Osertech propose dans ce cas de figure, un rachat en direct avec moyennant supplément, démontage des machines et transport vers son site de stockage. Deux autres solutions sont proposées : le dépôt vente moins sollicité, et le courtage destiné surtout aux grosses opérations. L’acheteur quant à lui, plutôt une PME, recherche une disponibilité rapide de matériel entre 15 et 40 % moins cher que du neuf. Il s’agit souvent de machines d’occasion destinées à une activité secondaire où l’entreprise veut d’abord expérimenter. Pour Grégoire Tabeau, gérant d’Osertech depuis quatre ans, « le marché de l’occasion surfe par définition sur les occasions. L’activité reste donc imprévisible d’une année sur l’autre, même si elle est soutenue et rencontre toujours de la demande ».

Par ailleurs, de nouveaux besoins se font sentir et les professionnels de l’occasion s’adaptent. Osertech accorde une grande importance à la qualité des machines proposées pour le packaging, conditionnement, process, stockage, transfert, fabrication. Pour cela, les équipements qui sortent de ses locaux sont audités, vérifiés et testés en atelier ou vendus pour pièces. Une fois remise à niveau, après changement d’une pièce, la machine est garantie mécaniquement opérationnelle. « Nous sommes conscients de notre impact environnemental car de plus en plus d’entreprises nous demandent un bilan carbone sur les machines d’occasion achetées. Ce sont autant de GES ou de matières premières évitées par rapport à l’achat de matériel neuf » souligne Grégoire Tabeau. Ce type de démarche RSE auprès des entreprises est surtout portée par la jeune génération de professionnels. A terme, Osertech ne cache pas son désir de déployer de nouveaux services comme la location de matériels. Cela donne du sens pour les entreprises engagées dans une transition écologique. En attendant, beaucoup de fabricants demeurent frileux pour vendre des pièces détachées, car ils considèrent que l’occasion est un concurrent direct. Autre frein, celui des compétences insuffisantes dans la maintenance. Les machines récupérées sont de plus en plus sophistiquées et le manque d’expertise risque de devenir problématique.

Elargir le périmètre de vente

 

En France, les entreprises préfèrent acheter et vendre leurs installations à l’échelle de leur région ou du pays, ce qui limite le choix et le cercle d’acheteurs. Les ventes aux enchères en ligne permettent de donner accès à un marché international tout en offrant les garanties techniques et financières nécessaires. Entreprise familiale d’origine allemande, Surplex a développé la vente aux enchères de matériels professionnels d’occasion en 1999. Spécialisée en particulier dans les installations industrielles du travail du métal, du bois, et de la construction, Surplex négocie dans plus de 170 pays, et dispose de 16 agences à l’international dont une à Lille. Plus de 55 000 biens industriels sont ainsi vendus lors de quelque 800 enchères en ligne chaque année. Sur les sites d’activité, les équipes de Surplex évaluent les machines sur pied et établissent un compte rendu, qui intègre des données techniques, l’état de la machine avec mention de dysfonctionnements éventuels, et son ancienneté. Ces informations sont ensuite envoyées au siège administratif à Düsseldorf pour évaluer un premier montant.

Hall d’usine vidé de ses machines

Selon David Ansel, directeur de Surplex France, deux paramètres jouent en faveur de ce marché : la disponibilité rapide des machines et leur prix, qui varie bien sûr selon l’âge du matériel, sa notoriété et son état. « L’industrie évolue vers l’utilisation de machines moins énergivores comme c’est le cas par exemple dans la métallerie avec la technologie des lasers à fibre et dans la plasturgie. Les équipementiers automobiles sont également en pleine transition. Résultat, beaucoup d’équipements obsolètes se retrouvent sur le marché de l’occasion, sans trouver de nouveaux acheteurs industriels, compte tenu de leur ancienneté. Dans ce cas, des reconditionneurs se positionnent de plus en plus sur du rachat de machines pour pièces détachées ». Dans un autre registre, le directeur de Surplex France constate une mini révolution dans la machine-outil : « en 2023, nous avons enregistré de bons résultats de vente avec beaucoup d’opportunités et des prix satisfaisants. Si les acheteurs français montrent toutefois plus de réticences vis-à-vis de l’occasion, nous pouvons gagner leur confiance en proposant des machines de qualité, vérifiées et en les accompagnant de manière précise et détaillée sur des équipements et des machines ». Surplex propose de l’assistance logistique, s’occupe des questions douanières et même de l’évaluation et l’inspection des équipements. « Malgré les aides de l’État, l’industrie reste néanmoins le parent pauvre de la France, qui a depuis très longtemps, favorisé la délocalisation » déplore David Ansel. Avec comme conséquences, un manque croissant de compétences et d’attractivité auprès des jeunes. Le marché de l’occasion en France peut pourtant aider des entreprises à lancer leur activité ou à se diversifier. Mais si au fond, l’ancrage industriel ne prend pas, le marché de l’occasion ne servira qu’à démanteler l’outil de production pour l’envoyer ailleurs ou au mieux, à alimenter le stock de pièces détachées pour les machines en état de marche.

Une conjoncture européenne suivie de près

Jusqu’en 2023, l’économie européenne a été soumise à des prix élevés de l’énergie et à l’inflation. La guerre en Ukraine est entrée dans sa deuxième année et pèse sur la confiance des marchés. Le commerce des machines d’occasion est néanmoins resté stable, selon Surplex. L’an dernier, l’entreprise allemande a réalisé près de 10 % de ventes en plus sur sa plateforme de ventes. La stabilité des prix proposés y contribue. Par rapport à 2022, les prix affichés sur Surplex.com n’ont augmenté en moyenne que de 0,5 %. En revanche, les prix des machines neuves sont directement liés à l’augmentation des coûts des matériaux et de l’énergie. Selon la direction de Surplex, une légère progression des insolvabilités est prévue en 2024, marquant la fin des aides d’Etat. Les petites entreprises et le secteur de la construction sont particulièrement touchés. Mais qui dit plus d’insolvabilités signifie aussi une plus grande offre de machines et d’équipements sur le marché de l’occasion. Selon Surplex, cela pourrait entraîner une légère baisse des prix d’adjudication, mais offrir aux acquéreurs potentiels, de nouvelles opportunités d’investissement attractives.

L’occasion à l’heure de l’IA

 

Le projet de recherche ALICIA a été lancé en décembre 2023 sur trois ans, dans le cadre d’Horizon Europe. Financé à hauteur de 5,8 millions d’euros, il est porté par l’Université technologique de Munich, et réunit douze organisations partenaires (instituts, universitaires, PME et grandes entreprises) de huit pays européens*. Son objectif est de développer un marché numérisé des lignes de montage et des machines d’occasion. Par ce biais, il doit contribuer à réduire de 70 % les besoins en matériaux et en énergie des nouvelles lignes de production et à atteindre 100 % de réutilisation. Concrètement, ALICIA sera mené dans deux environnements industriels (Continental et Comau) afin de concevoir, exploiter, déclasser et remettre en circulation des lignes de production d’occasion. Les outils mis en œuvre sont basés entre autres sur l’IA et peuvent aider à affecter des machines appropriées et favoriser une coopération entre différentes installations industrielles.

Dans les faits, une grande partie des actifs de production comme les bras robotisés, les bandes transporteuses n’atteignent pas leur durée de vie maximale et deviennent rapidement obsolètes. Dans l’industrie automobile par exemple, entre 60 et 70 % des ressources de production sont prématurément mises au rebut ou au mieux, vendues pour des pièces de rechange. Le projet est de mettre au point un écosystème de fabrication circulaire (CME) pour ces ressources. D’ici cinq à dix ans, celles-ci pourraient être échangées et réutilisées au maximum de leur utilité entre les usines européennes. « Les cas d’usage du projet sont très orientés vers l’industrie automobile, mais nous aimerions explorer d’autres types de ligne d’assemblage », souligne Simon Thévenin, en charge du projet à l’IMT Atlantique. Le partenaire français prendra en charge la création d’un outil qui automatise la conception des lignes de fabrication. « Étant donné les besoins du propriétaire de l’usine, l’outil mis en oeuvre doit sélectionner les équipements et aider à décider s’il est préférable de les acheter neuves ou d’occasion. Pour cela, nous travaillons sur des approches ACV des lignes de fabrication et nous envisageons des reconfigurations de process pour s’adapter aux évolutions des produits fabriqués » explique Simon Thévenin.

* technische Universität Graz, MTS consulting, Conti Temic Microelectronic, ECI-Mechatronics ; IMT Atlantique(France), Yaghma BV, Netcompany-Intrasoft SA, university of Patras, DIN (Allemagne), Surplex, Comau SPA.

Crédit : Pixabay, Surplex, Osertech

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