Le réemploi solidaire ne peut devenir pérenne sans coup de pouce des pouvoirs publics et des filières REP. Premier flux en tonnages des produits collectés, le mobilier des ménages bénéficie d’une contribution de 20 millions d’euros par an d’Ecomaison dans le cadre du fonds réemploi. Ce montant est orienté en majeure partie vers du soutien à la tonne, et pour 3 millions d’euros, finance des projets d’AMI. Au sein de la filière REP, Emmaüs et les autres structures ont trouvé un terrain d’entente avec l’éco-organisme, même si des points de vigilance subsistent.
En début d’année 2024, l’éco-organisme Ecomaison a annoncé consacrer 20 millions d’euros par an aux activités de réemploi et de réutilisation des éléments d’ameublement. Sur ce montant, environ trois millions d’euros sont destinés à financer des projets sélectionnés dans le cadre d’AMI (Appel à Manifestation d’Intérêt). Le premier appel à projets de la saison, intitulé AMI « Réemploi et Territoires » vient de sélectionner trente lauréats. Quatorze sont des ressourceries ou recycleries, neuf sont des communautés Emmaüs, sept sont des associations ou entreprises d’insertion indépendantes. Cette première série de projets est financée à hauteur de 1,5 million d’euros. Ils sont répartis dans 22 départements métropolitains et ultra-marins et seront accompagnés sur une période allant de un à six ans.
« Nous avons souhaité aider au développement de l’activité mobilier chez ceux qui n’en faisaient pas jusqu’à présent » précise Eric Weisman Morel, directeur des filières chez Ecomaison. En ciblant certains engagements sur des thématiques précises comme de l’achat de matériels, l’agrandissement de sites, l’accès aux gisements ou la création d’emplois solidaires, l’éco-organisme cherche à augmenter les volumes et la qualité du mobilier réemployé ou réutilisé d’ici 2030. A ce jour, le mobilier entrant dans les structures Emmaüs ou ressourceries n’est revendu qu’à hauteur de 45 % en moyenne. Et ce taux stagne depuis plusieurs années. « Notre objectif en 2024 est d’atteindre 50 % de réemploi. Le barème de soutien à la tonne doit contribuer à cette performance, mais nous restons vigilants sur au moins deux points : l’accès à un gisement de qualité et la communication entre structures », souligne Camille Rognant, Responsable du service Filières REP et Développement Économique chez Emmaüs. Le reliquat non consommé du fonds réemploi de l’année pourrait être orienté vers une communication grand public à laquelle l’ensemble des structures seront associées. Si en 2022, la contribution de la REP au réemploi représentait autour de 1 % des ressources des structures du réemploi solidaire, elle est plutôt estimée en 2024 à environ 8 %.
Objectif : 50 % de réemploi
Le réseau national des recycleries et des ressourceries (RNRR) capte actuellement 19 000 tonnes de mobilier pour seulement 9000 tonnes réemployées. De son côté, Emmaüs récupère entre 65 et 70 000 tonnes par an, avec une activité historique de collecte à domicile. Au sein de la fédération Emmaüs, plusieurs initiatives ont émergé pour encourager le réemploi. Parmi les projets retenus par Ecomaison, le Mouvement Emmaüs prendra en charge la logistique (transport, stockage) de près de 1 400 tonnes de mobilier provenant des villages olympiques parisiens, à hauteur de 350 000 euros, soit 30% du coût de cette opération pour le mouvement. Ainsi 8 000 matelas, 13 000 oreillers et 14 800 palettes de mobilier utilisés par les athlètes olympiques et paralympiques (rangement, couchage, assise, plan de pose) vont être réemployés à 90%, pour ensuite alimenter les salles de vente solidaires des 113 groupes Emmaüs répartis sur l’ensemble du territoire.
Pour renforcer l’accès à un flux de qualité, Ecomaison veut également développer la reprise en distribution de mobilier de qualité pour une collecte préservante. Une expérimentation est en cours sur une centaine de points de vente volontaires de trois réseaux (Ikea, But et Conforama). « Des conteneurs fermés peuvent recevoir du mobilier en très bon état et de qualité apporté par les usagers. Des partenariats avec des structures du réemploi solidaire permettent ensuite de venir récupérer ce flux pour une revente en boutique. Cela fait partie des leviers sur l’accès aux gisements de qualité et complète ce qui est déjà mis en place dans les déchèteries, avec les zones de réemploi pour les structures et associations partenaires. Les premiers retours de cette expérience avec la distribution spécialisée sont attendus ce mois d’octobre 2024, avant d’être généralisée si l’opération est probante.
Dans un autre registre, l’éco-organisme soutient également l’achat de matériels (équipements d’aérogommage par exemple) pour favoriser l’upcycling et la réparation de mobilier. Trois quart des demandes au sein de l’AMI sont concernées. Cette diversification des activités pour encourager le réemploi va de pair avec plus de formation et de recherche de compétences. Lancé en 2018, un CQP sur la réparation de tables et de chaises avait été créé avec l’Unama (l’Union Nationale de l’Artisanat des Métiers l’Ameublement). Depuis le Covid, cette formation est à l’arrêt mais Ecomaison compte bien la relancer. « Pour l’agrandissement des sites, sujet crucial pour la pérennité des structures, notre soutien financier peut aider à payer une partie du loyer et contribuer à renforcer les partenariats avec les collectivités locales. Les conteneurs de stockage dans la distribution et les déchèteries jouent aussi un rôle dans la capacité d’extension des ressourceries ou associations sur le mobilier solidaire » affirme Eric Weisman Morel.
Emmaüs en chiffres :
En 2019, selon une analyse économique du mouvement Emmaüs, la part du meuble dans le CA des groupes Emmaüs s’est élevée à 22%. Arrive ensuite le flux textile (25%). Dans le même temps, la part du meuble dans les tonnages collectés a été la plus importante (30%). En 2023, l’ensemble des groupes Emmaüs ont collecté environ 70 000 tonnes de mobiliers. Cette analyse a aussi mis en évidence que le coût du réemploi du mobilier (1016 €/t) est l’un des plus élevés parmi les activités d’Emmaüs car il exige beaucoup de moyens (collecte, stockage, surface de vente…). « Cette activité peine à être rentable en raison des difficultés à valoriser la totalité des tonnages collectés. D’où l’intérêt d’avoir des soutiens financiers conséquents pour soutenir cette activité et permettre le développement d’alternatives innovantes pour le réemploi des meubles » précise Thomas Nabon, responsable mission Réemploi/Filières REP.
Collecte préservante et innovante
Ecomaison souhaite aussi encourager d’autres canaux de distribution pour le réemploi, comme la vente en ligne. C’est ce que développe Label Emmaüs, avec sa plateforme de e-commerce solidaire. « Nous voulons explorer également des formes de collecte innovante, car sans collecte, pas d’accès aux gisements, souligne Camille Rognant. C’est pourquoi nous avons initié dans trois de nos structures, de la collecte en vélo cargo. Cela compense les problèmes de transport en camion que nous rencontrons car tous nos compagnons n’ont pas forcément le permis de conduire. Enfin, pour assurer la collecte à domicile avec un créneau de passage bloqué, nous voulons financer un système de réservation en ligne, où le particulier s’inscrit sur un planning grâce à une application ». Ecomaison pourrait sans doute être intéressé par ce projet, dès lors qu’il contribue à renforcer le don de produits de qualité et permet aux structures de l’ESS de capter des gisements non écrémés. A ce jour, le constat est sans appel, le mobilier des particuliers ne représente qu’environ 20 % du chiffre d’affaires des ventes du réemploi solidaire. Tant qu’un équilibre économique n’est pas trouvé dans ce domaine, un barème de soutiens sera fixé. Pour Ecomaison, ce soutien s’élève à 130 euros la tonne de produits réemployés, et 65 euros la tonne de déchets (lorsque les produits ne pas vendables). « Depuis l’an dernier, nous sommes entrés dans une vraie dynamique de travail et de co-construction avec Ecomaison, sur le réemploi du mobilier » souligne Camille Rognant. Un comité de suivi se réunit une fois par mois autour de cette thématique et rassemble toutes les parties prenantes dont Ecomaison, Emmaüs, ESS France et le réseau national des recycleries et ressourceries.
Deux feux clignotants
Malgré les efforts financiers engagés par Ecomaison, deux feux clignotants imposent une certaine vigilance, selon Emmaüs : la procédure administrative pour accéder aux aides AMI reste compliquée pour les structures. Un accompagnement est nécessaire pour compléter les dossiers de candidature. Les petites structures indépendantes ne sont pas forcément équipées pour cela. Second point d’inquiétude : les conditions renforcées sur la traçabilité pour percevoir les soutiens à la tonne réemployée. « Depuis deux ans, Ecomaison nous demande plus de justificatifs (tickets de caisse, relevé des ventes par trimestre) ce qui pour une structure non informatisée est chronophage. Il y a sans doute cette crainte injustifiée de la part d’Ecomaison de devoir payer des soutiens pour des flux déjà soutenus par Valdelia » souligne Thomas Nabon.
La deuxième session de l’appel à Manifestation d’Intérêt “Réemploi et Territoires” prévue initialement au second semestre 2024, sera probablement décalée au début de l’année prochaine. Une enveloppe supplémentaire de 1,5 million d’euros sera attribuée avec le même objectif : accélérer fortement le réemploi et la réutilisation du mobilier par une croissance des capacités des associations. Les communautés Emmaüs attendent beaucoup de ces AMI pour stimuler l’activité des structures. « Pour la seconde session, une vingtaine de candidats sont déjà dans les tuyaux. On espère que ce nouveau calendrier ne viendra pas casser la dynamique ».
Les ambitions d’Ecomaison
Ecomaison vise le réemploi et la réutilisation de 120 000 tonnes d’éléments d’ameublement à l’horizon 2030. Avec une montée en puissance graduelle des objectifs annuels : 60 000 tonnes en 2024, puis 10 000 tonnes de plus chaque année. Dans le cadre de l’agrément 2024-2029, l’éco-organisme s’engage sur une enveloppe de 140 millions d’euros pour soutenir le réemploi solidaire.
Bon à savoir :
D’ici fin 2024, Emmaüs organisera deux journées intitulées « les rencontres de la création du mobilier » – le 5 décembre à la communauté Emmaüs de Saint Nazaire (44) et le 10 décembre à l’atelier R-are à Noisy-le-Sec (93). Ce sont des moments d’échange entre groupes Emmaüs qui veulent initier une activité de création de meubles ou d’up-cycling bois. Objectif : favoriser le partage d’expérience et renforcer la capacité des groupes à restaurer ou à créer des meubles. Ces journées sont organisées depuis deux ans et ont cette année encore plus de sens avec la nouvelle dynamique en faveur du réemploi sur la filière et le lancement d’un AMI par Ecomaison. De nombreux groupes Emmaüs ont pour projet de lancer ou relancer une activité de réparation, restauration, upcycling de meubles grâce aux soutiens financiers de l’AMI. Au programme : découvrir l’activité de chacun(e) et partager des idées de réalisations simples ; échanger sur les apports des activités de création pour l’accueil des compagnons et personnes en insertion ; définir la place du design et l’importance de la qualité ; s’informer sur les pistes de financement des projets ; s’immerger dans un atelier (organisation, matériel, sécurité, sélection matière et traçabilité)
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