« Freiner les exportations de déchets à valoriser vers la métropole, tout en important moins de produits et de matières premières, c’est tout l’intérêt de l’économie circulaire dans les territoires d’outre-mer ». Ces propos mentionnés par l’Ademe dans un dossier intitulé : « l’outre-mer mise sur l’économie circulaire » pourraient tout à fait coller au projet Reboa – Recyclage BOis dans les Antilles – lancé par l’éco-organisme Valdelia. L’objectif : trouver des pistes de valorisation locales pour les déchets de bois d’ameublement.
Que faire des déchets générés aux Antilles, dès lors qu’on se trouve sur des espaces insulaires et qu’il existe peu d’infrastructures pour les valoriser ? L’enfouissement semble la voie la plus utilisée, même si les collectivités font des efforts importants sur la collecte sélective. Ainsi, 60 % des déchets sont encore éliminés en décharge en Martinique, et de 80 à 90 % dans les autres territoires et départements d’Outre-Mer, selon l’Ademe. Une fois stockés, certains déchets se dégradent rapidement au contact de l’air ou de l’humidité. C’est le cas des déchets organiques et en particulier des déchets de bois. Provenant des encombrants, de palettes ou de la déconstruction, ce bois disparaît sans aucune valorisation et en un temps beaucoup plus court que s’il avait été éliminé en Métropole. L’éco-organisme Valdelia en charge de la collecte et gestion des déchets d’ameublement professionnels envisage néanmoins un avenir différent pour ces gisements. Estimant qu’en Guadeloupe, le potentiel de bois collectables, et de toutes provenances, tourne autour de 50 000 t/an, la filière REP cherche donc de nouvelles pistes de valorisation matière. Et notamment, celle du recyclage en matériau de bois composite, associant fibres de bois et polymère.
Faisabilité technique prouvée
Les procédés de transformation du bois composite existent et cette industrie est mature depuis longtemps. En France et en Amérique du Nord, en particulier, ce matériau est très prisé dans la construction extérieure comme le bardage ou les terrasses. Toutefois, ces produits n’ont jamais intégré jusqu’à présent dans leur composition, des fibres de bois issues de déchets d’ameublement. Pour mesurer la faisabilité technique de la démarche, Valdelia a sollicité le cluster CIME (Conseil & Ingénierie en Matériaux et Environnement) et son réseau d’experts. Deux études technologiques ont été menées à cette occasion : une avec un laboratoire allemand et l’autre sur un outillage japonais :« des tests ont été réalisés sur plusieurs types de bois (MDF, contreplaqué, laqué et mélaminé) et ont démontré la possibilité technique d’incorporer du déchet de bois dans une matrice polymère (PVC, PP ou ABS), sans dégradation du produit fini » explique Félicien Poncelet, en charge de cette étude au sein du cluster. Partant de ce constat, Valdelia a lancé en mars dernier, le projet Reboa (Recyclage BOis dans les Antilles), en partenariat avec la région Guadeloupe, l’Ademe Guadeloupe et la CCI des Îles de Guadeloupe.
Evaluer les débouchés
Au-delà des préoccupations stratégiques sur l’économie circulaire, l’objectif est très pragmatique pour l’éco-organisme, qui dans son nouvel agrément, s’engage à maintenir 75 % de recyclage des volumes collectés : peut-on recycler ces déchets de bois issus d’encombrants ou de DIB dans un matériau composite, fabriqué et utilisé localement, et de façon viable ?

« On a la réponse technique sur la faisabilité. Reste à qualifier les gisements, évaluer les débouchés et identifier les porteurs industriels de ce nouveau marché », explique Florence de Mengin Fondragon, responsable achats et R&D chez Valdelia. Le cluster CIME a désormais pour mission de travailler sur les applications possibles et leur faisabilité technique au niveau industriel et économique. Les résultats devraient être connus d’ici à la fin du mois de juin. Valdelia a engagé pour l’ensemble de ces travaux un budget d’environ 150 000 euros. En fonction de leur pertinence, l’éco-organisme décidera de poursuivre Reboa sous forme d’appel à projets ou d’autres développements, étendus ensuite aux autres DROM COM. « Comme à notre habitude, nous partagerons l’ensemble des données avec tous ceux qui pourront y avoir un intérêt et en particulier Eco-mobilier, insiste Arnaud Humert-Droz, président de Valdelia. Les ressources devront être multiples pour favoriser la viabilité du projet ».
Le bois composite est imputrescible et se travaille comme du bois »
Jusqu’alors, aucune solution locale n’existe pour valoriser aux Antilles ces flux de bois de meubles usagés. Le recyclage dans le panneau de particules n’étant pas adapté en raison des grands volumes nécessaires pour alimenter une unité de production. Le projet se veut de taille humaine pour une valorisation locale et une adaptation à l’évolution des gisements au fil du temps. Avec à la clef, une création d’emplois non délocalisables. L’île est confrontée à un enjeu important en termes de ressource forestière. Ainsi, près de 70 % du bois utilisé par les professionnels est importé. A tel point qu’après l’ouragan Maria de septembre 2017, ces derniers avaient demandé à récupérer les troncs d’arbres déracinés. Cet événement fera-t-il néanmoins prendre conscience de l’urgence à valoriser les déchets sur place et autrement que par le stockage ? « Rien n’est moins sûr, craint Florence de Mengin Fondragon. La sensibilisation environnementale est croissante au niveau des collectivités, grâce aux actions menées par les filières REP mais reste moins forte qu’en Métropole. Si la mise en décharge est économique et si par ailleurs, le matériau bois composite revient plus cher que du ciment ou de la tôle, il y a des risques de ne pas voir émerger cette filière ».

Pourtant, ce projet dispose de plusieurs atouts, souligne Félicien Poncelet : « Le matériau en bois composite est imputrescible et peut se travailler comme du bois ». Et de mentionner les besoins importants notamment dans l’aménagement des sentiers du parc national. « Les planches et les garde-corps doivent par exemple être changés tous les cinq ans, car le bois rouge tropical utilisé dans ce cas précis n’est plus traité. Il en va donc de la sécurité des usagers. C’est sans doute une aubaine pour le bois composite qu’il faudra analyser ». L’objectif est de maîtriser les coûts. Et pour cela, les partenaires du projet jugent utile de développer un produit standard, sous forme de lames, susceptibles de servir à plusieurs applications (bardage, composteur, mobilier urbain ou terrasse). La taille du marché étant limité, les industriels engagés dans cette activité doivent être assurés d’écouler leur produit. D’autres débouchés sont également étudiés avec intérêt comme le rotomoulage pour fabriquer des fosses septiques et l’impression 3D.
Faire progresser la filière
Sur place, les entreprises ne manquent pas pour développer ce type de production. Les plastiques utilisés pourraient par ailleurs être des résines vierges mais aussi des matières issues du recyclage. « Nous souhaitons avant tout démarrage de la filière, identifier les bons débouchés en aval, sans rien négliger. Si le projet est viable, mieux vaut partir avec des garanties » ajoute Florence de Mengin Fondragon. A ce jour, les partenaires de Reboa ont identifié trois utilisateurs industriels intéressés. C’est un début encourageant mais rien n’est joué. « Le comportement du consommateur est crucial et nous devons savoir s’il est prêt à acheter un produit qu’il ne connaît pas et a priori plus cher que l’offre actuelle » ajoute la responsable achats et R&D. Quelle que soit l’orientation du projet Reboa, l’intérêt pour Valdelia est bien de faire progresser à terme la filière, aussi bien en métropole que dans les territoires d’outre-mer, basée sur une vraie économie locale.
Crédit : Valdelia
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