La directive sur la gestion des VHU vient de fêter ses vingt ans. Ne concernant que les véhicules légers, les camionnettes et les cyclomoteurs à trois roues, la réglementation exclut de fait les autres moyens de transport hors d’usage (MTHU) tels que les poids lourds. En France, ces engins roulants sont néanmoins réparés et démantelés sur une trentaine de sites de traitement. Aujourd’hui, la profession a choisi de passer un cran au-dessus en organisant une filière de réemploi des pièces détachées et de recyclage des camions. Le premier partenariat a vu le jour entre Renault Trucks et Indra avec le soutien de l’Ademe. D’autres pourraient suivre.
Contrairement aux véhicules légers hors d’usage soumis à des objectifs de valorisation réglementaires, le marché du recyclage des camions est très peu développé en Europe. Les poids lourds font partie des engins roulants professionnels dont la durée de vie est bien plus longue qu’une voiture et finissent souvent au grand export, en Afrique ou au Moyen-Orient après plusieurs tours au compteur. Pour autant, ils sont réparables et recyclables à des taux estimés autour de 90 %. En France, une trentaine de sites de traitement agréés VHU peuvent les prendre en charge. Mais cette activité reste mineure pour les professionnels du secteur automobile. Et pourtant, une filière de recyclage de poids lourds a bien failli voir le jour il y a dix ans. Porté par la région Auvergne-Rhône Alpes et l’agglomération de Roanne, un consortium de trois entités devait mener les opérations : Aprres Industries, spécialisée dans le maintien en condition opérationnelle des véhicules, le Cider (Centre d’ingénierie pour la déconstruction des équipements roulants) et le recycleur Bartin Recycling.
Malgré un soutien financier de l’État non négligeable, soit plus de quatre millions d’euros sur un investissement total de 18 millions d’euros, le projet est tombé à l’eau et avec lui, l’espoir de créer sur le site dédié, une soixantaine de postes. Aujourd’hui, ne subsiste que le Cider, basé à Roanne. Cette Scic, créée en 2011, s’est spécialisée dans l’ingénierie de démantèlement et de valorisation des matériels lourds issus des secteurs transport, défense, manutention, ferroviaire, BTP et agricole. Président depuis un an et demi, Olivier Gaudeau (directeur environnement chez Indra Automobile Recycling) évoque le rôle d’interface de la structure : « le Cider met à disposition son expertise au service de l’industrie sur le démantèlement et dépollution de tout type d’engin roulant (train, bus, car, engin militaire, poids lourds). Il s’agit de compétences accumulées au fil des ans. Les sociétaires adhérents se nourrissent mutuellement des informations compilées pour répondre aux appels d’offres (bibliographie, veille technologique, études, méthodes de réemploi de pièces détachées, de valorisation etc.) ».
Pas de réglementation subie
Pour renforcer la gestion environnementale des camions sur le réemploi et le démantèlement, pas question toutefois de créer une nouvelle REP sur la gestion des engins roulants autres que les VHU. Côté constructeurs ou côté recycleurs, l’avis est unanime. La rentabilité économique de l’activité reste moteur. Pour Olivier Gaudeau, la prise de conscience est là avec la motivation de développer le marché de la pièce détachée d’occasion. « Il y a dix ans, le projet de filière est arrivé trop top. Les planètes n’étaient pas alignées mais les mentalités évoluent ». Preuve de cette viabilité, le constructeur Volvo Trucks a depuis quelques années, développé une activité de recyclage aux Etats-Unis et en Australie pour ses camions. « Cela fonctionne parce que cette action commerciale est rentable », rappelle Laurent Colpier, directeur des opérations camions usagés chez Renault Trucks, filiale du groupe Volvo. En Europe, les initiatives sont là mais encore isolées. C’est notamment le cas chez Scania, doté d’une usine de déconstruction à Opglabbeek en Belgique, Scania Vehicle Recycling. Une traçabilité complète y est assurée pour les véhicules, et les pièces détachées sont vendues en l’état ou reconditionnées et garanties. Sur le site, différents modèles de camions sont démantelés et recyclés. Les moteurs, boîtes de vitesse et autres composants sont inspectés et réparés si besoin. « Pour assurer la rentabilité d’une telle démarche, il faut qu’un marché de la seconde monte existe, souligne Gilles Baustert, le directeur marketing de Scania France : « nous avons également besoin d’écouler environ la même quantité de composants et bénéficier d’un parc de véhicules suffisamment important pour générer de la demande de pièces d’occasion ».

Cependant, le secteur pourrait évoluer sous l’influence de certains facteurs technologiques. Avec l’apparition de normes plus strictes sur les émissions de CO2 et l’augmentation de composants électroniques sous capot, sans oublier l’arrivée des premiers camions électriques (Scania), le marché du grand export pourrait connaître une forme de rétrécissement. « Même si nous continuons de transformer nos camions d’occasion Euro 6 en Euro 3, comme c’est le cas de notre dernier modèle T X-Port, pour les adapter aux marchés d’Afrique et du Moyen-Orient, nous serons amenés à gérer plus de poids lourds en fin de vie en France et en Europe. D’où notre volonté de développer une activité structurée autour de la réutilisation des pièces détachées et du recyclage » affirme Laurent Colpier.
Premiers jalons français
« Aujourd’hui la plupart des réparateurs utilisent des pièces neuves, tandis que la réutilisation des pièces d’occasion de camions relève actuellement plus de l’artisanat que d’une filière structurée » explique Olivier Gaudeau. Fort de son expérience sur le démontage, la gestion et la commercialisation des pièces détachées d’occasion de VHU, Indra Automobile Recycling a signé en juillet dernier un partenariat avec Renault Trucks. Objectif : mettre en oeuvre un réseau de recyclage, de réutilisation et de valorisation des pièces pour poids lourds. L’initiative française est le fruit d’une étude lancée en 2018, réalisée avec le soutien de l’Ademe pour le financement et du Cider.

Celle-ci avait pour objectif d’identifier les facteurs-clés et les conditions nécessaires à la création d’un tel réseau commercial. Sur la base d’une analyse détaillée du marché, des méthodes de démontage et des schémas de distribution, des essais de démontage ont eu lieu pendant tout l’été sur 15 camions et réalisés dans six centres de traitement adhérents du réseau Indra, à l’ouest et à l’est de la France. « Pour pérenniser la filière, nous devons faire en sorte que le recycleur gagne deux fois la valeur du camion racheté au constructeur, via la vente de pièces détachées et le recyclage » explique Laurent Colpier. D’ici à fin 2020, Renault Trucks envisage le traitement d’une centaine de camions au sein du réseau Indra et à terme, espère atteindre entre 300 et 500 véhicules par an, avant de déployer cette activité commerciale dans deux autres pays, l’Espagne et le Royaume-Uni dans trois ou quatre ans. Après démontage et référencement, les pièces seront proposées aux clients à travers le réseau de réparateurs et concessionnaires Renault Trucks. Le reste de la matière issu du démontage sera recyclé. « Nous souhaitons par ailleurs que les métaux recyclés puissent retourner chez nos fournisseurs et équipementiers en vue d’intégrer nos propres produits » espère le directeur de Renault Trucks.

Pour sa part, Indra Recycling n’a signé aucun contrat d’exclusivité avec Renault Trucks. Tous les constructeurs de poids lourds sont donc les bienvenus, assure Olivier Gaudeau : « l’activité peut ainsi devenir rentable grâce à la pièce détachée d’occasion. Il faut juste savoir où placer le curseur entre dépollution et démontage. L’idée est d’identifier les gisements de poids lourds potentiels, et les acteurs sur le marché français. L’objectif sera de mettre en œuvre une méthodologie de démontage et d’identifier le taux de réutilisation des pièces et le recyclage in fine. Certaines pièces d’usure situées en général vers la carrosserie proche du sol, peuvent être facilement identifiées ». Et d’imaginer la création à terme d’une place de marché en ligne pour soutenir cette nouvelle activité commerciale. De son côté, l’Ademe continue de travailler sur les questions de maintenance, et le choix des matériaux à venir en termes d’éco-conception. Pour structurer la filière, il ne suffit pas de réglementer sur les objectifs, assure-t-on chez Indra Recycling mais de documenter et anticiper, car la France a la chance d’avoir déjà des centres de traitement VHU bien encadrés sur le plan législatif. La démarche française ne laisse d’ores et déjà pas le monde du poids lourd indifférent : « le jour où le marché le demandera et le volume de véhicules à déconstruire sera suffisant, nous pourrions nous rapprocher de professionnels comme Indra », déclare Gilles Baustert, directeur marketing de Scania France. Et d’ajouter : « nos camions sont recyclables à 90 %. Même si aucune réglementation n’existe à ce jour pour nous imposer une filière de valorisation, nous tendons inéluctablement vers une conception plus vertueuse en réduisant les émissions de CO2 de nos moteurs et en favorisant le réemploi des composants ».
Crédits : Scania, Renault Trucks
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